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COMPTE RENDU CRITIQUE DE LA DERNIÈRE ÉDITION DU CARTULAIRE DE SAINT-SERNIN DE TOULOUSE
par Patrice CABAU
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Pierre et Thérèse GÉRARD, Cartulaire de Saint-Sernin de Toulouse, association Les Amis des Archives de la Haute-Garonne, [Toulouse], 1999.
Le cartulaire de Saint-Sernin de Toulouse, constitué dans le dernier tiers du XIIe siècle, se trouve conservé depuis 1899 aux Archives départementales de la Haute-Garonne, où il est inventorié sous la cote 101 H 1. Il fut édité pour la première fois en 1885-1887 par le chanoine Célestin Douais, qui fit en outre imprimer en appendice 68 textes antérieurs au XIIIe siècle, dont dix bulles pontificales, tirés du fonds de l’abbaye [1]. Le tirage ayant été limité à 162 exemplaires, cette publication restait difficilement accessible. Le projet d’une nouvelle édition du cartulaire fut élaboré dans le cadre du séminaire de recherches sur la « réforme grégorienne » qu’animaient dans les années 1950-1960 les médiévistes toulousains Étienne Delaruelle et Philippe Wolff, et sa réalisation confiée à Pierre Gérard, conservateur, puis directeur des Archives de la Haute-Garonne. L’entreprise, entravée par une mutation à Nancy (1963-1978) et l’accaparement administratif de son responsable, parut aboutir dans les années 1990 avec le concours des Presses universitaires du Mirail. C’est finalement grâce au soutien des Amis des Archives de la Haute-Garonne que l’ouvrage a pu voir le jour.
Celui-ci se présente sous la forme d’un emboîtage cartonné contenant quatre volumes in-8° : tome I, Introduction et Index (p. 1-460) ; tome II, Actes (volume 1, p. 461-872, nos 1-215 ; volume 2, p. 873-1290, nos 216-449 ; volume 3 : p. 1291-1698, nos 450-701), plus un fascicule de dix cartes volantes pliées indiquant la Localisation des possessions de Saint-Sernin ; la publication est en outre illustrée par la photographie du pseudo-original de l’une plus anciennes chartes du fonds de Saint-Sernin (couvertures) et la reproduction partielle de quelques feuillets du cartulaire (p. 36, 92, 160). À l’usage, la présentation matérielle adoptée se révèle peu commode (manipulations successives de volumes qui ne tiennent pas ouverts) et fragile (seulement encollés, les feuillets ne tardent pas à se détacher).
Le souci de faire œuvre scientifique a conduit les éditeurs à présenter leur travail « selon les règles édictées par le Comité des Travaux historiques et scientifiques » (p. 9).
Le premier tome comprend essentiellement une Introduction comportant Bibliographie (p. 15-35), Étude diplomatique (p. 37-91) et Étude historique (p. 93-202), ainsi qu’une série d’Index : Noms de personnes (p. 203-333), Noms de lieux (p. 335-411), Noms de matières (p. 413-454). L’établissement de la bibliographie et des tables a été assuré par Thérèse Gérard, qui a procédé à une révision attentive des Index et dressé une liste d’Errata placée à la fin du dernier volume (p. 1695-1696).
On peut regretter l’absence d’un Index des noms de familles tel que celui qui se figure dans l’édition du cartulaire de Lézat [2]. Outre l’utilité intrinsèque de ce type d’instrument, sa confection aurait pu permettre d’aborder le problème des liens de parenté et d’appeler l’attention sur quelques vocables ambigus, par exemple celui de capellanus / Capellanus placé à la suite d’un prénom, Raimundus (p. 294), Martinus (p. 263), Petrus (p. 275), Poncius (p. 286), Willelmus (p. 325) : ce terme ne désigne pas toujours un chapelain (p. 417).
Particulièrement importante est la question de savoir si les personnages qualifiés « capiscol » sont effectivement des maîtres d’école, comme on en connaît pour les cathédrales d’Arles en 1067 (Costabilis, cabiscolis) et 1196 (P. Malaure, caput scole) [3], d’Albi en 1079 (cabiscol) [4], d’Urgel en 1096 (Stephanus, caprescole) [5], de Narbonne en 1117 (Bernardus Joannes, caput scholarium) [6], de Gérone en 1146 (Guilelmus, Gerundensis ecclesie capiscole) [7], pour le monastère Saint-Antonin en Rouergue (G. Helianus, caputscole) en 1097 [8] et l’abbaye Saint-Victor de Marseille en 1218 (B., capiscolus) [9].
À Toulouse, l’évêque Isarn, réformant dans les années 1070 le Chapitre de sa cathédrale, décide que les chanoines réguliers de Saint-Étienne éliront parmi eux un scole magister, et il fait abandon de ses droits sur la capiscolia de Saint-Sernin [10]. Les souverains pontifes confirmeront en 1096, 1100, 1119, 1142, 1169 et 1176 les biens afférant à la caput scole de Saint-Sernin [11], en 1105, 1137 et 1162 l’honneur de la capiscolia et le droit d’élection du magister scole de Saint-Étienne [12]. Or l’étude des documents toulousains fait apparaître que les occurrences du mot Capiscol correspondent dans leur quasi totalité à un nom de famille porté par :
– des ecclésiastiques : Raymond Capiscol, alias Cabiscol, Cabescol, Capiscolus ou Capiscolista, chanoine de Saint-Sernin cité de 1098 aux environs de 1125/30, disparu avant 1143 [13] ; Guillaume Capiscol, alias Capiscolus, Capiscolis ou Cabescol, qui paraît de 1155 à 1179 comme chanoine de Saint-Étienne, devenu cellérier, puis chargé de l’œuvre de cette église, enfin abbé de Saint-Antonin de Frédelas [14], et qui figure en 1160 et 1173 en tant que témoin dans deux actes du cartulaire de Saint-Sernin (nos 687, 701) : on ne saurait voir en lui, comme l’ont cru notamment Célestin Douais et Pierre Gérard [15], le « capiscol » du monastère, pas plus qu’on ne peut faire de Guillaume Cabiscol, sacriste de Saint-Étienne en 1216 [16], celui de la cathédrale, ainsi que le pensait Marie-Humbert Vicaire, dont l’erreur a été corrigée par Henri Gilles [17] ;
– des laïques : Guillaume Capiscolista, alias Capiscolus ou Cabiscolus, élu comme arbitre entre Saint-Étienne et Saint-Sernin en 1105/17 (n° 296) ; son probable homonyme Guillaume Capiscol (ou Capiscolis), témoin dans une charte de Saint-Étienne en 1144/45 [18] ; Raymond Capiscolis ou Capiscolus, témoin pour Saint-Étienne en 1162, 1179 et 1197 [19], qui est sans doute le même que Raymond Capiscolis, capitulaire de la Cité en 1163/64, vers 1177/80 et en 1181-82 [20].
Anne-Marie Lemasson avait conclu à l’absence de mention nominative de chef d’école dans les documents relatifs au Chapitre de Saint-Étienne [21] ; contrairement à l’opinion d’Auguste Molinier, de Célestin Douais, d’Émile Lesne, de Marie-Humbert Vicaire, de Paul Ourliac, de John Hine Mundy et de Pierre Gérard [22], le même constat paraît s’imposer pour Saint-Sernin. Éventuellement, il pourrait y avoir une exception dans le cas de Raymond Gérard (ou Géraud), qui erat capisco, cité aux environs de 1095/1105 (n° 193), mais cette formule peut s’interpréter à la limite dans le sens d’une double dénomination : qui erat Capisco = qui et Capisco (« qui s’appelait aussi Capisco »).
La première partie de l’Introduction, consacrée à l’Étude diplomatique, retrace d’abord l’Histoire des archives de Saint-Sernin (p. 39-52), analyse ensuite l’Élaboration et histoire du cartulaire (p. 53-62), et examine enfin la Datation des actes (p. 63-91). Les deux premières sections apportent des informations nouvelles, intéressantes, sur les conditions de conservation des archives de l’abbaye et la constitution de deux cartulaires, réunis en un seul volume au XIVe siècle. Il résulte de l’étude paléographique que la transcription a été réalisée entre 1167 et 1185, en quatre étapes, par une douzaine de copistes, dont quatre scribes principaux. La troisième section expose les systèmes et problèmes relatifs à la chronologie. S’agissant du mode de datation, Pierre Gérard rejoint les conclusions de Damien Garrigues [23] en constatant pour les actes rédigés après 1075 à Toulouse et dans sa région l’usage dominant du style de l’Annonciation, le mode de calcul florentin du commencement de l’année étant beaucoup plus fréquent que le calcul pisan (p. 65-66). Les actes de la fin du XIe siècle et du début du XIIe dépourvus de millésime sont difficiles à dater. Pour cette période, un indice important est le titre porté par le chef de la communauté canoniale de Saint-Sernin, qualifié d’abord de prévôt, ensuite d’abbé.
La date de 1117, traditionnellement admise pour ce changement (concurremment avec celle de 1119) et retenue par les éditeurs (p. 69, 117, 129, 554, 829, 963…), ne provient pas, comme indiqué (p. 69), du nécrologe de l’abbaye [24] : Guillaume Puget, auteur de la liste abbatiale publiée par les frères Sainte-Marthe dans leur Gallia Christiana, déclarait l’avoir tirée du cartulaire [25]. Tout ce que les documents permettent de dire, c’est que Raymond Guillaume, mentionné comme prévôt le jeudi 2 octobre 1113 (n° 81) et probablement encore le samedi 12 mars 1114 [26], paraît en qualité d’abbé au début de 1119, les 2 janvier, jeudi 27 mars et mercredi 7 mai (nos 5*, 59, 247). Or la combinaison des données de quatre actes, fort pertinemment rapprochés par Pierre Gérard, permet de resserrer l’intervalle : un lundi 23 avril, l’abbé Raymond Guillaume reçut donation d’une église (nos 503, 504) que le cardinal Richard, légat de Pascal II, mentionnait comme mise en interdit, car usurpée par des laïques, dans un bref datable de la mi-juin 1110 (n° 282), et que le cardinal Boson, légat de Calixte II, ne citait plus dans un autre bref (n° 283) datable du milieu de juillet 1119 [27] ; la seule année possible pour la donation semble bien être 1117. L’érection de Saint-Sernin en abbaye aurait ainsi eu lieu entre mars 1114 et avril 1117. Il s’ensuit que la datation des chartes des premières décennies du XIIe siècle reste moins précise qu’on pourrait le croire.
La troisième section de l’Étude diplomatique esquisse ensuite une prosopographie des Dignitaires du chapitre de Saint-Sernin : prévôts, abbés, doyens, prieurs, hebdomadiers, sacristes, etc. (p. 67-77). Sans doute eût-il été utile de constituer ici des listes chronologiques ou récapitulatives du type de celles dressées par Célestin Douais ou Paul Ourliac [28], complétées à partir d’autres sources, nécrologiques et épigraphiques notamment. Pour la fin du XIe siècle et le commencement du XIIe se devine un flottement pour ce qui est des titres de prévôt, de prieur et de doyen (nos 435, 211, 75 = 130), incertitude aggravée par des homonymies ou des confusions sur les noms.
Il ne semble pas qu’il y ait eu, entre 1071 et 1100, trois prévôts du nom de Pierre (p. 68), mais un seul (nos 293, 295, 133, 2*, 291), distinct du prieur Pierre Ponchet (nos 547, 548, 2, 133, 291, 129). Le prieur Raymond Guillaume [de Durban] (nos 75, 130, 191), promu en 1104 à l’évêché de Barbastro [29], aurait dû être distingué (p. 299, 607, 703, 828) du prévôt Raymond Guillaume qui devint abbé (nos 148 bis = 431). Peut-être est-il hasardeux d’avancer que ce dernier avait été d’abord archidiacre (p. 76, 963) : Raimundus Willelmi, archidiaconus, qui paraît dans une notice extrêmement brève et dépourvue d’indication de date (n° 269), pourrait être le même que Arnaldus Willelmi, archidiaconus, cité en 1107/17 (n° 39), dont le nom aurait été déformé ; cela s’est produit pour le premier abbé de Saint-Sernin, appelé « Guillaume Raymond » dans le cartulaire (n° 353) et « Guillaume Robert » dans le nécrologe [25]. Par ailleurs, l’identification de cet abbé comme étant le fils de Bernard, comte de Benque (p. 70), proposée à titre d’hypothèse par Paul Ourliac [30], ne paraît pas devoir être retenue ; Raymond Guillaume, issu peut-être de la postérité du marquis du même nom, pourrait être rattaché à la famille de Marquefave, à celle de Villemur, ou à celle d’Auterive, sinon à celle de Bruguières… Le cartulaire (nos 536, 267) et le nécrologe [25] permettent de fixer son décès au 18 juillet 1140. La première mention de son successeur Hugues, qui serait du « 19 octobre » « 1140 » (p. 70, 796), n’est pas donnée par l’acte allégué (n° 512), daté du « 8 octobre » « 1160 » (Facta carta mense octobri, sabbato, luna .V., anno ab Incarnatione Domini .M°.C°.LX°.), à moins qu’il n’y ait erreur sur le millésime (Célestin Douais a lu M°.C°.XL°.) ; en tout cas, la première mention certainement datée de l’abbatiat d’Hugues est de mars 1141 (n° 349).
La fonction de prieur fut occupée du commencement du XIe siècle (n° 145) au début des années 1130 (nos 206, 146, 129) par Muño, vraisemblablement originaire de la Navarre espagnole. La date de la dernière charte (n° 294) où il apparaît est sujette à caution (4 octobre 1133, à corriger éventuellement en 1123), et son successeur Pierre (ou Pedro) Muño n’est cité qu’en août 1145 (n° 498), de sorte qu’on ne peut fixer précisément l’année de son décès, survenu un 17 septembre selon son épitaphe [31].
Le chanoine Turumbert, membre de la communauté de Saint-Sernin depuis au moins 1107 (n° 286), est cité comme sacriste à partir de mars 1126/27 et jusqu’à septembre 1145 (nos 96, 154) ; d’après son épitaphe [32] et les mentions de son successeur Aton (nos 127, 190, 142), il mourut le 6 janvier 1146.
La liste des chambriers (p. 73) peut être complétée avec le nom du chanoine Pons, chapelain (Poncius, capellanus et camararius, noster canonicus), décédé un 25 avril [33], à identifier avec le chanoine chapelain cité en 1157 (n° 80), plutôt qu’avec le chapelain de l’église Saint-Sernin mentionné en 1172-73, qui n’était pas chanoine (nos 691, 701).
Il a été question plus haut des prétendus « capiscols », dont le premier connu aurait été « Raimon Gayrart, fondateur de l’“Hôpital des pauvres” » (p. 74, 84, 111, 115, 125-127, 135-136, 163, … 1121, 1461) et gestionnaire du chantier de la basilique Saint-Sernin (p. 77, 115, 125-126, … 1121), prétendument décédé le 3 juillet 1118 (p. 74, 126, 135, … 1121). Nous avons fait ailleurs la critique de la légende qui entoure ce saint personnage : Raymond Gérard (ou Géraud), responsable de l’hôpital fondé à Toulouse, peu après 1075, par le comte Guillaume IV et l’évêque Isarn (nos 546-548), ne fut jamais en charge de l’administration de l’Œuvre de Saint-Sernin [34]. Sans doute n’était-il pas chanoine, et il paraît difficile de l’identifier (p. 77) avec le chanoine Raymond qui acquit dans la première moitié du XIIe siècle un revenu ad opus Sancti Saturnini, c’est-à-dire « au profit de Saint-Sernin », et non pas « au profit de l’œuvre du monastère » (n° 344).
Sont ensuite analysées les mentions du cartulaire relatives aux Évêques de Toulouse (p. 77-80), aux Rois de France (p. 80-83) et aux Comtes de Toulouse (p. 83-86). En ce qui concerne les premiers, le recueil contient des indications précieuses, qui corroborent ou complètent celles des autres sources utilisables pour l’établissement de la liste épiscopale [35].
L’Étude diplomatique se clôt par une synthèse des renseignements que les Chartes navarraises (p. 86-88), au nombre de 125, apportent quant à l’histoire de États chrétiens du nord de l’Espagne entre 1086 et 1183 (p. 1295-1296).
La seconde partie de l’Introduction, intitulée Étude historique, présente le Comté de Toulouse des origines à la fin du XIIe siècle (p. 95-105), puis Saint-Sernin des origines à la fin du XIIe siècle (p. 107-119), avant d’étudier le Temporel de Saint-Sernin : origine et développement (p. 121-159), la Mise en valeur du sol (p. 161-184) et Milieu social (p. 185-202).
La première section fait double emploi avec ce qui a été dit précédemment des comtes de Toulouse et paraît quelque peu hors œuvre ; il aurait été intéressant d’esquisser une histoire des rapports, d’ordre politique ou religieux, que les divers membres de la famille comtale entretinrent avec Saint-Sernin. On sera certainement étonné de lire que la « Croix de Toulouse » figurait après 1066 sur les « armoiries » de Raymond IV (p. 97), alors qu’il est aujourd’hui établi que l’usage des emblèmes héraldiques n’apparaît que dans la première moitié, sinon le deuxième quart, du XIIe siècle [36].
La deuxième section résume en trois mots, « vitalité, décadence et redressement » (p. 107, 109, 111), l’évolution de la communauté religieuse constituée autour du tombeau du martyr Saturnin, mettant en relief l’importance de la réforme opérée au milieu des années 1070 par l’adoption de la règle dite de saint Augustin. Celle-ci s’accomplit dans un contexte de crise, mais elle assura au Chapitre un grand rayonnement, tant au spirituel qu’au temporel. Si le cartulaire atteste évidemment – c’est pour ainsi dire sa fonction – l’enrichissement matériel du monastère, consécutif à la récupération des biens, revenus et droits usurpés par les laïques, on ne peut y trouver la preuve d’un « renouveau intellectuel » des clercs de Saint-Sernin à la fin du XIe siècle (p. 116, 466). Les deux chartes de 1076 et des environs de 1077 invoquées à l’appui de cette assertion, dont la « latinité parfaite » contraste avec la qualité fort médiocre de la langue des actes ordinaires, ne sont pas d’origine toulousaine : la première est émanée du prévôt de la cathédrale de Périgueux (n° 293), la seconde de l’évêque de Cahors (n° 295).
La troisième section, qui revient sur l’impact de la réforme canoniale (p. 125), est d’intérêt principalement géographique ou topographique. Utilement illustrée par le fascicule de cartes, elle situe d’abord les éléments du temporel primitif (p. 121-124), puis les possessions acquises par les chanoines réguliers (p. 125-157). Les biens fonciers de l’abbaye se trouvaient disséminés sur une aire très vaste : à Toulouse et dans sa banlieue ; vers le Nord, entre Garonne et Tarn (archidiaconé de Villelongue) ; vers l’Ouest, en Gascogne toulousaine et en Aquitaine (Bazadais, Agenais, Périgord et Quercy) ; vers l’Est et le Sud, dans le terrefort du Lauragais, entre Garonne et Ariège, dans les Pyrénées ariégeoises, en Comminges, plus loin dans le Narbonnais et jusqu’en Navarre espagnole. À Toulouse, Saint-Sernin exerçait ses droits éminents et son action pastorale sur un grand territoire s’étendant intra et extra muros (p. 127-132). Les limites de l’alleu érigé en paroisse furent précisées vers 1145 (n° 68) et elles servirent avant 1195 à définir celles des circonscriptions du consulat (partidas devenues « capitoulats ») comme celles du territoire communal de « sauveté » : on fait ici le constat de la permanence des finages et de l’influence déterminante des cadres religieux sur les cadres civils (p. 130).
Les deux dernières sections sont consacrées aux aspects socio-économiques de la mise en valeur des domaines relevant du monastère. Le cartulaire fournit de nombreuses données relatives aux structures – aux caractères multiples : géographique, fiscal, juridique, politique ou religieux – sur la base desquelles s’organisait l’exploitation des ressources : le « casal » et la « villa », deux entités assez difficiles à cerner (p. 172-176) ; les « sauvetés » et les « fraternités » constituées avec un motif surtout religieux dans le dernier quart du XIe siècle et le premier du suivant (p. 165-166), le « castelnau » fondé peu après 1150 dans un souci avant tout défensif (p. 169-170). La transformation qu’il est possible de percevoir pour ces institutions est à mettre en rapport avec la mutation sociale inhérente à la transition amorcée aux environs de l’an mil vers la « féodalité », mutation accélérée par l’évolution politique et militaire de la région au cours du XIIe siècle. Au travers des actes apparaît une société nettement hiérarchisée mais relativement mobile (p. 185-196) : la classe supérieure des lignages de l’aristocratie ancienne, concurrencés par les « hommes armés » de la nouvelle noblesse (« châtelains » et « chevaliers ») ; les catégories intermédiaires des agents chargés d’encadrer la population, de gérer les activités agricoles et de percevoir amendes ou taxes (viguiers, bailes, « sirvents »), qui tendent à s’émanciper en empiétant sur les droits de leurs seigneurs ; pour le groupe inférieur des tenanciers paysans (laboureurs disposant d’une ou plusieurs bêtes de travail, brassiers n’ayant que leurs bras), l’oblature peut représenter un moyen de protection et, en tant qu’étape vers l’affranchissement, une voie de promotion (p. 166-169, 170).
Dans le Midi toulousain, où l’on a longtemps répugné à l’obligation vassalique, les rapports socio-économiques reposent sur des formes juridiques originales qu’ont étudiées notamment Germain Sicard, Hubert Richardot, Élisabeth Magnou-Nortier et Paul Ourliac [37] : les associations indivises constituées entre « pariers » pour exploiter fiefs ou moulins (p. 170-172, 179-180), le « fief méridional » (feodum, fevum, feu…), qui consiste en une convention passée « sur un pied d’égalité entre les parties pleinement libres » ; il faut noter le « fait qu’une même personne … peut être à la fois fevalis et dominus » (p. 196-199 ; n° 324 et p. 198). C’est dans le contexte politico-militaire nouveau du XIIe siècle que se développera l’hommage féodal, « qui suppose une inégalité entre les contractants » (p. 198-199).
Selon cette présentation du contexte historique, la mutation féodale aurait été bien avancée en pays toulousain quand, au début du dernier tiers du XIIe siècle, fut entreprise la composition des deux cartulaires originels du monastère Saint-Sernin (réunis en un volume unique au XIVe siècle).
Dans son état actuel, le cartulaire contient 740 transcriptions correspondant à 722 actes de types divers : diplômes royaux (nos 3, 4, 289), privilège et brefs pontificaux (nos 281, 484, 485, 683, 684, 685), lettres (nos 282, 284, 288, 487, 682), testaments (nos 5, 105, 244, 280), jugements (nos 112, 296, 452, 454, 486, 673), chartes de donation ou de vente, notices et mémoires… Ces textes se répartissent très inégalement sur la période 844-1185 (nos 3 et 4, 683 et 676) : environ 0,1 % pour le IXe siècle, 1 % pour le Xe, 1 % pour les environs de l’an mil, 8 % pour le XIe siècle, 49 % pour la première moitié au XIIe, 40 % après 1150 (une table chronologique et un diagramme de fréquence eussent été appréciés).
La nouvelle édition donne pour chaque acte une transcription (parfois deux), éventuellement accompagnée de remarques paléographiques, précédée d’une proposition de datation, d’une analyse, souvent d’un commentaire historique, chronologique ou critique. Lorsqu’une rédaction antérieure à la compilation a été conservée – cas de 57 actes originaux et de plusieurs copies –, c’est elle qui a été reproduite, avec indication des variantes de la transcription contenue dans le recueil.
L’établissement des textes, auquel Pierre Gérard a employé toute sa minutie et sa science d’archiviste-paléographe, a été malheureusement trahi par la saisie. Un nombre anormalement élevé de fautes dans le paratexte français ne laisse pas d’inspirer quelques inquiétudes quant à la conformité de l’imprimé par rapport au manuscrit ; de fait, le lecteur, même non latiniste, repère beaucoup de coquilles. En voici quelques exemples relevés dans le volume II-1 : « Satunini » pour Saturnini (n° 4), « aitem » pour autem (n° 5), « co » pour eo (n° 7), « dominatoionum » pour dominationum (n° 15), « Staphanus » pour Stephanus (n° 16), « solidorm » pour solidorum (n° 17), « Raymundus Willelmi abbatis » pour Raymundus Willelmi abbas (n° 18), « Maabou » pour Matabou (n° 27), « suun » pour suum (n° 31), « Incarnatiione » pour Incarnatione (n° 59), « terciamm » pour terciam (n° 64), « venditiionis » pour venditionis (n° 64), « come » pour comes (n° 73), « Sancto Saturnini » pour Sancto Saturnino (n° 81), « fineas » pour vineas (n° 82), « Satutnini » pour Saturnini (n° 97), « allo » pour alio (n° 97), « canonnicis » pour canonicis (n° 99), « strta » pour strata (n° 99), « insumul » pour insimul (n° 106), « suint » pour sunt (n° 108), « testtes » pour testes (n° 109), « Loidoico » pour Lodoico (n° 114), « Raimundis » pour Raimundus (n° 148), « sutn » pour sunt (n° 149), « filiorumejus » pour filiorum ejus (n° 157), « garentiamm » pour garentiam (n° 183), « nini » pour nisi (n° 205), « Raimundi Willelmi » pour Raimundus Willelmi (n° 287)… On notera par ailleurs que l’utilisation de la majuscule initiale pour les adjectifs toponymiques ou hagionymiques est un peu aléatoire. Bien plus gênante est l’omission d’un élément du texte : si l’oubli du verbe de la relative (tenebat) dans la phrase Postea canonici Sancti Saturnini emerunt istum honorem de Arnaldo Guillelmo qui de manu Raimundi Willelmi, et de ipso Raimundo Willelmo peut être suppléé (n° 193), l’absence de l’indication du jour (sabbato) rend difficilement intelligible le raisonnement produit dans la note chronologique pour corriger une erreur sur le mois (n° 507).
La mise en forme se révèle parfois défaillante, que ce soit le fait de l’imprimeur, comme pour la notice du n° 54 (sans texte p. 567, avec texte p. 568), ou celui de l’éditeur : la présentation du n° 431 devrait être scindée en deux, comme celle des nos 148-148 bis qu’elle reprend, et l’acte daté « [Vers 1117] » pour sa première partie ; remarque similaire pour le n° 375 (deux actes du même jour) ; on cherche en vain la quatrième version du n° 46 (= 120 bis = 433) annoncée « sous le n° 545 ter » (p. 554 ; cf. p. 690, 1453).
Le parti pris d’« occitaniser » dans les notices et commentaires les noms de personnes (p. 466) – mais pas les noms de lieu utilisés comme patronymes – est au moins aussi arbitraire que celui de les franciser. Ce système a pu manquer de cohérence (Gairaldus traduit en « Géraut », et Gairardus en « Gairart », n° 548) et mener à des bizarreries : deux personnages désignés par le texte sous leur nom languedocien de Ramon sont appelés « Raimon » dans la notice (nos 31, 365 bis) ; le comte de Toulouse Raymond V, dont les monnaies portent Ramon, est également dit « Raimon » (nos 4, 106, 253), tandis que son père Alphonse, Anfos sur ses monnaies et dans une de ses chartes [38], Antfos dans le cartulaire (n° 549), devient « Alfonse » (nos 73, 143, 253, 255, 256, 549).
L’examen critique des actes a permis de déceler neuf actes faux ou falsifiés (nos 47, 134, 137, 138, 158, 232, 281, 337) ; on appréciera particulièrement les explications développées à propos de deux pseudo-originaux (nos 281, 337), d’une charte interpolée (n° 47) ou d’une « forgerie » (n° 232). En revanche, il n’est pas sûr que le n° 294 soit « suspect » : « Il y a très certainement une erreur de datation » portant sur le millésime « .I.C.XXXIII », qu’il suffit de corriger en « .M.C.XXIII. » pour que la date s’accorde avec la mention du pape Calixte II. Des fautes sur les chiffres et autres éléments des formules de datation ont été commises dans le cartulaire, ainsi que dans les originaux. L’éditeur a su en rectifier un certain nombre, concernant le roi (n° 195), l’indiction (nos 3 = 4, 247, 535), le millésime (nos 164, 526, 677, 680), le mois (nos 507, 679), la férie (nos 225, 527) ou la lunaison (nos 220, 607), mais la date de deux actes millésimés demeure problématique (nos 501, 687). Pour les raisons précédemment indiquées, il convient de n’accepter qu’avec prudence la chronologie proposée pour les textes dépourvus de millésime datables des environs de 1100 (nos 75, 130, 136, 146, 191, 245, 292, 294, 343, 344…). Il faut en outre signaler quelques inadvertances éditoriales : deux actes qui sont manifestement du même jour portent l’un Facta carta donationis hujus in mense aprilio, feria II., .XVIIII. kalendas madii (n° 503), l’autre … .VIIII. kalendas madi (n° 504) ; c’est la première formule qui doit être corrigée et non la seconde (p. 1389, n. b : « Corriger .XVIIII.. » !) pour parvenir à la date du « 23 avril » (p. 1386). La dédicace de l’église San Saturnino d’Artajona eut lieu anno ab Incarnatione Domini .M°.C°.XX°.VI°., .XVIII°. kalendas decembris (n° 664), c’est-à-dire le 15 novembre 1126, et non le « 15 décembre » (p. 156, 1351, 1626). Le roi Louis VI fut sacré le 3 août 1108 : il aurait fallu exprimer complètement cette indication pour le n° 207, comme cela a été fait au n° 209.
Terminons par un problème lexical posé par la charte n° 106. L’acte de fondation du « castelnau » de Grisolles, en 1155/56, mentionne un vitreale, que l’abbé Firmin Galabert a considéré comme « ouverture vitrée » [39] et que Pierre Gérard regarde comme une « verrière » : Preterea, in capite hujus castelli, habet comes suum locarem de porta castelli usque ad vitreale eclesie, ad hedificandum ibi secundum suam voluntatem. … Similiter, abbas in predicto capite castelli habet suum locare, illum scilicet in quo fuerat solarium suum vetus, sicuti terminat solerium usque ad vallum et usque ad prefatum vitreale. In quo locare hedificet abbas secundum voluntatem suam (n° 106). Si le sens étymologique de vitreale est « baie vitrée », ce mot peut désigner plus généralement une « ouverture de toute nature pratiquée dans un mur », ainsi que le montrent les exemples cités par Du Cange sous les mots vitriale, veyriale, veriale [40] et un passage de la Chanson de la croisade albigeoise [41]. Correspondant ici à un point de repère associé à une église, le terme doit être pris sans doute dans une acception différente, qui se retrouve dans un arrêté pris en 1152 ou au début de 1153 par le Conseil de la Commune de Toulouse : Item nullus revenditor piscium emat piscem a vitreale Sancti Michahelis de Castel usque ad Tolosam, neque a Bracavilla usque ad Tolosam… [42] ; ce sens particulier reste à élucider.
En somme, au-delà des imperfections qu’une recension critique se doit de relever et qui demeurent au fond assez mineures, la nouvelle édition du cartulaire de Saint-Sernin procurée par les soins de Pierre et Thérèse Gérard constitue une source documentaire fondamentale pour l’étude de Toulouse et du Midi toulousain aux XIe et XIIe siècles. Nul doute que cette publication si longtemps espérée stimule les recherches.
Patrice CABAU
mars 2004
1. Célestin DOUAIS, Cartulaire de l’abbaye de Saint-Sernin de Toulouse (844-1200), Paris et Toulouse, 1887, in-4°, CCIV-610 p. Les numéros d’actes suivis ci-après d’un astérisque renvoient au double Appendice de cette édition.
2. Paul OURLIAC et Anne-Marie MAGNOU, Cartulaire de l’abbaye de Lézat, Paris, t. I, 1984, t. II, 1987 ; 1987, p. 639-668.
3. Benjamin GUÉRARD, Jules MARION et Léopold DELISLE, Cartulaire de l’abbaye de Saint-Victor de Marseille, Paris, t. I-II, 1857 ; I, n° 162 – J. ROUQUETTE et A. VILLEMAGNE, Bullaire de l’Église de Maguelone, Montpellier, t. I, 1911, n° 150.
4. Claude DEVIC et Joseph VAISSETE, Histoire générale de Languedoc, 3e édition, Toulouse, t. V, 1875, c. 1332, n° XII.
5. GUÉRARD, MARION, DELISLE 1857, t. II, n° 824.
6. DEVIC, VAISSETE 1875, n° 459, c. 858-859.
7. GUÉRARD, MARION, DELISLE 1857, t. II, n° 816.
8. M.-Antoine DU BOURG, Ordre de Malte – Histoire du Grand-Prieuré de Toulouse, Toulouse, 1882 (et 1883), n° XCVIII, p. LXVI-LXVII.
9. GUÉRARD, MARION, DELISLE 1857, t. II, n° 910.
10. DEVIC, VAISSETE 1875, n° 325, c. 626-631.
11. DOUAIS 1887, nos 3*, 281, 4*, 5*, 6*, 7*, 9*.
12. Anne-Marie LEMASSON, Publication de documents antérieurs à 1200 relatifs au chapitre cathédral de Toulouse, Toulouse, deux vol. dactylographiés, 1967 ; t. II, nos 23, 50.
13. DOUAIS 1887 / GÉRARD 1999, nos 291, 36*, 132, 339, 22*, 191, 59, 551, 240, 560, 190, 556, 414, 354.
14. LEMASSON 1967, t. II, nos 43, 58, 59, 48, 49, 54, 56, 57, 61, 68 bis, 69.
15. DOUAIS 1887, p. XLIX – GÉRARD 1999, p. 74.
16. Vladimír J. KOUDELKA, Raymundus J. LOENERTZ, Monumenta diplomatica S. Dominici, Rome, 1966, n° 73, p. 68-69.
17. Marie-Humbert VICAIRE, « L’école du chapitre de la cathédrale et le projet d’extension de la théologie parisienne à Toulouse (1072-1217) », Cahiers de Fanjeaux, Toulouse, n° 5, 1970, p. 36-38 – Henri GILLES, « Les chanceliers de l’église de Toulouse au moyen-âge », dans Mélanges offerts à Jean Dauvillier, Toulouse, 1979, p. 352, n. 1.
18. LEMASSON 1967, t. II, n° 29.
19. Ibidem, nos 49, 69, 113.
20. Robert LIMOUZIN-LAMOTHE, La Commune de Toulouse et les sources de son histoire (1120-1249), Toulouse et Paris, 1932, nos XIX, VI – John Hine MUNDY, Liberty and Political Power in Toulouse – 1050-1230, New-York, 1954, p. 174, 175, 176 ; n° 4, p. 196-197 – John Hine MUNDY, Society and Government at Toulouse in the Age of the Cathars, Toronto, 1997, p. 388-390.
21. LEMASSON 1967, t. I, p. 14 – GILLES 1979, p. 352, n. 1.
22. DEVIC, VAISSETE 1875, n° 400-I, c. 754-756 ; cf. c. 1923 – DOUAIS 1887, p. XLVIII-XLIX – Émile LESNE, Histoire de la propriété ecclésiastique en France, V, Les écoles, de la fin du VIIIe siècle à la fin du XIIe, Lille, 1940, p. 47-48 – VICAIRE 1970, p. 36 – OURLIAC, MAGNOU 1987, p. 464 – MUNDY 1997, p. 388 ; cf. p. 172, n. 77 – GÉRARD 1999, p. 73-74, 89 (n. 88), 116, 295, 1234, 1473. C. Douais et P. Gérard sont allés jusqu’à identifier des laïques nommés Escolanus avec des chefs d’école (nos 166, 406, 407 ; cf. n° 380).
23. Damien GARRIGUES, « Les styles du commencement de l’année dans le Midi et l’emploi de l’année pisane en pays toulousain et Languedoc », dans Annales du Midi, Toulouse et Paris, t. LIII, 1941, n° 211, p. 237-270, 337-362.
24. « XV. Kalend. aug. ob. Raymondus Roberti primus abbas Sti. Saturnini. » Paris, Bibl. nat., fonds latin, ms. 12771, p. 442 – DEVIC, VAISSETE, op. cit., t. IV-2, 1876, p. 524, n. ; cf. p. 525.
25. « Raimundus Vuillelmi I. in cartulario prædictæ Ecclesiæ sic dictus, & in veteri necrologio Raimundus Roberti nuncupatur : ex Præposito, quæ prima tunc erat Capituli dignitas, fit primus Abbas, cuius in præfato cartulario fit mentio ab an. 1117. vsque ad 1140. » Scévole, Louis, Pierre, Abel et Nicolas DE SAINTE-MARTHE, Gallia Christiana, Paris, t. III, 1656, p. 811-812 – Cf. Denis DE SAINTE-MARTHE, Gallia Christiana, Paris, t. XIII, 1785, c. 94.
26. DEVIC, VAISSETE 1875, n° 452, c. 846.
27. Cf. DEVIC, VAISSETE 1875, n° 468-III, c. 879-880.
28. DOUAIS 1887, p. XLI-LVII – OURLIAC, MAGNOU 1984, p. XXXII.
29. Acta Sanctorum Junii, Paris et Rome, t. V, 1867, p. 110-111.
30. OURLIAC, MAGNOU 1984, p. XLVII, n. 2.
31. Robert FAVREAU, Jean MICHAUD et Bernadette LEPLANT, Corpus des Inscriptions de la France médiévale, Paris, t. VII, Ville de Toulouse, 1982, n° 47, p. 84-85.
32. Ibidem, n° 28, p. 54-55.
33. Ibidem, n° 42, p. 80-81.
34. Patrice CABAU, « Les données historiques relatives à la reconstruction de Saint-Sernin de Toulouse (XIe-XIIe s.) – Réévaluation critique », dans Mémoires de la Société archéologique du Midi de la France, t. LVIII, 1998, p. 29-66.
35. Patrice CABAU, « Les évêques de Toulouse (IIIe-XIVe siècles) et les lieux de leur sépulture », dans Mémoires de la Société archéologique du Midi de la France, t. LIX, 1999, p. 123-162.
36. Michel PASTOUREAU, Figures de l’héraldique, [Paris], 1996, p. 15-19 – Théodore VEYRIN-FORRER, Précis d’héraldique, [Paris], 2000, p. 8.
37. Germain SICARD, Aux origines des sociétés anonymes – Les moulins de Toulouse au Moyen Âge, Paris, 1963 – Hubert RICHARDOT, « Le fief roturier à Toulouse aux XIIe et XIIIe siècles », dans Revue historique de droit français et étranger, Paris, 1935, p. 307-359, 494-569 – Élisabeth MAGNOU-NORTIER, La Société laïque et l’Église dans la province ecclésiastique de Narbonne (zone cis-pyrénéenne) de la fin du VIIIe à la fin du XIe siècle, Toulouse, 1974, p. 161-172 – Paul OURLIAC, Les pays de Garonne vers l’an mil – La société et le droit, Toulouse, 1993, p. 79-102.
38. DEVIC, VAISSETE 1875, n° 524-III, c. 997-998.
39. François MOULENQ et Firmin GALABERT, Documents historiques sur le Tarn-et-Garonne, Montauban, t. IV, 1894, p. 414.
40. Charles DU FRESNE, sieur DU CANGE, Glossarium mediæ et infimæ latinitatis, Paris, 1678.
41. Eugène MARTIN-CHABOT, La Chanson de la croisade albigeoise, Paris, t. III, 1961, p. 40 (laisse 190, vers 62 : verial).
42. LIMOUZIN-LAMOTHE 1932, n° IV, p. 267.
Les peintures de l’église de Vals
dossier de restauration par C. et F. Morin, 1998
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Document mis en ligne sur le site de la S.A.M.F. en janvier 2000.
L’église de Vals présente la particularité d’être semi-trogloditique, avec une rampe d’accès à une église basse, taillée dans la roche.
Les peintures murales étudiées ornent la voûte maçonnée du sanctuaire de l’édifice…
L’ASILE DE BRAQUEVILLE, À TOULOUSE
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![]() | L’ASILE DE BRAQUEVILLE, À TOULOUSE (Centre hospitalier spécialisé Gérard-Marchant) un patrimoine inestimable |
Article mis en ligne sur le site de la S.A.M.F. en janvier 2004
Les bâtiments des malades du XIXe siècle sont menacés en raison du coût élevé de leur restauration par rapport à une construction nouvelle.
L’importance de ce patrimoine reconnu comme un modèle dépassant le cadre national doit faire réfléchir le Conseil d’administration de l’établissement afin d’éviter une décision irréversible et catastrophique au plan patrimonial. La sauvegarde d’un patrimoine représente un coût mais sa destruction, constitue une perte – y compris économique – irréparable. L’hôpital tire sa beauté et ses qualités reconnues de la cohérence de l’ensemble bâti, l’amputer serait fatal.
L’hôpital ne bénéficie actuellement d’aucune protection au titre des monuments historiques.
Sources et bibliographie
J.-B. Delaye, G. Marchant, Programme pour la construction d’un asile d’aliénés dans le département de la Haute-Garonne, Toulouse, 1850, 55 p., plan de J. Esquié.
J. Esquié, » Construction d’un asile d’Aliénés aux environs de Toulouse « , dans Revue Générale de l’architecture et des Travaux publics, t. 23, 1865, col 107-116, 147-150, pl. 24-32 suite par C. Daly, t. 24, 1866, col 18-19, pl. 9-13.
O. Foucaud, Jacques-Jean Esquié, 1817-1884, architecte toulousain, Doctorat, Toulouse II, 1989.
O. Foucaud, Jacques-Jean Esquié, architecte de fonction toulousain, 1817- 1884, Toulouse, catalogue d’exposition, musée Paul-Dupuy, 1992, 112 p.
La « carte du ciel » de Saint-Sernin de Toulouse
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Mis en ligne sur le site de la S.A.M.F. le 31 janvier 2000
Intervention sur les peintures dites de la carte du ciel
Dossier de restauration, par Françoise TOLLON, 1998
Le dossier a été réalisé à l’occasion d’une intervention de sauvegarde sur les peintures dites « de la carte du ciel » dans la galerie située au-dessus du collatéral extérieur nord de la basilique Saint-Sernin. Il a été déposé à la conservation régionale des Monuments Historiques de Midi-Pyrénées.
Il s’agit donc d’un dossier technique, analysant l’état des peintures avant intervention et décrivant les opérations de conservation réalisées.Une première analyse du décor a été donnée par Bertrand Ducourau, conservateur du patrimoine à la conservation régionale des Monuments historiques de Midi-Pyrénées : Deux cartes du ciel peintes à la basilique Saint-Sernin, dans Monumental, n° 22 (septembre 1998), p. 60-61. Datables du XIIIe siècle, les deux cartes ont sans doute été peintes à des fins didactiques.
Travaux réalisés sous la maîtrise d’œuvre de la Conservation Régionale des Monuments Historiques de Midi-Pyrénées
I/ OBSERVATIONS GÉNÉRALES AVANT TRAITEMENT
1.1. Observations
Cette peinture dite de la carte du ciel se trouve dans une galerie de la basilique Saint-Sernin, au-dessus du collatéral extérieur nord de l’édifice. Elle est actuellement inaccessible au public mais a dû être autrefois fréquentée puisque l’on peut y trouver cette peinture. D’ailleurs, à l’origine, de petites baies, entre chaque pilier, donnaient sur les collatéraux intérieurs de la nef ; ces baies ont été bouchées, certainement au XIXe siècle, par des briques jointoyées au plâtre.
La peinture concerne uniquement la troisième travée de la galerie ; elle comprend le mur droit entre les piliers (c’est-à-dire quatre mètres de large environ) ainsi que le départ de ces derniers, et la voûte en quart de sphère sur la même largeur, 4 mètres. La surface peinte sur le mur sud était donc de 11,6 m2 environ tandis que celle de la voûte mesurait approximativement 20 m2.
Le mur droit représente deux cartes, une de la terre (photo 1) et une de l’univers (photo 2), au-dessus d’un soubassement en fausse pierre (photo 3) ; les deux départs de piliers sont également peints en fausses pierres tandis que la décoration de la voûte simule une voûte d’arêtes ornée d’étoiles (photo 4).
L’ensemble de cette peinture a été réalisé à l’ocre rouge sur un badigeon de chaux blanc. Sur le mur droit et les piliers, ce badigeon est posé sur un mortier de chaux de finition (le sable qui le compose est fin) qui recouvre de façon quasiment uniforme tout le mur en briques (photo 5). Ce mortier souligne l’architecture puisque des incisions évoquent les lits de briques qui composent le mur ainsi que la disposition de celles qui forment le haut de la baie.
Sur la voûte, le badigeon est posé soit directement sur la brique, soit sur le mortier grossier qui déborde des joints et recouvre parfois la maçonnerie jusqu’à constituer de larges plaques (photo 6).
Les murs qui composent les trois premières travées de la galerie ont été construits avec un mélange de briques de deux qualités. Les analyses effectuées sur ces briques ont montré les choses suivantes :
– d’un côté, l’utilisation d’une brique bien rouge, relativement peu cuite (aux alentours de 800° C), qui montre encore des traces d’argile non transformée par une cuisson « normale », voire à une température légèrement trop basse. Ce genre de brique est d’une grande porosité ;
– de l’autre, la présence, dans une moindre mesure, d’une brique présentant de larges parties de sa matière noires ou grises. Cette brique a en fait été cuite à de très hautes températures (aux alentours de 1200° C), à tel point que partie de sa matière s’est littéralement vitrifiée. Et malgré son aspect esthétique peu coutumier, cette qualité de brique est plus résistante et beaucoup moins poreuse.
La peinture que l’on peut voir actuellement n’est pas la première qui a été réalisée dans cet endroit, tout au moins sur le mur droit. En effet, le badigeon blanc qui supporte les motifs ocre rouge recouvre lui-même un autre badigeon blanc sur lequel avaient également été peints des motifs ocre rouge.
Pour récapituler, nous avons, sur le mur droit, la stratigraphie suivante :
– 0 : brique
– 1 : mortier de finition
– 2 : badigeon de chaux blanc avec motifs ocre rouge
– 3 : badigeon de chaux blanc avec motifs ocre rouge (« la carte du ciel »)
On ne sait pas exactement ce que représentait la peinture antérieure à celle que l’on peut voir aujourd’hui sur le mur droit ; nous avons cependant quelques indices, visibles dans les lacunes du second badigeon.
– le mortier qui recouvre le mur de briques est légèrement en retrait entre les joints de ces dernières, ce qui souligne la structure architecturale du mur.
– le mortier autour de l’arc du haut de la baie donnant sur la nef est également incisé, le long des joints entre les briques ; ces incisions ont été recouvertes de filets ocre rouge mettant en évidence la forme et la structure du haut de la baie (photo 5).
– la première peinture était aussi ocre rouge : on peut le voir aisément puisque le second badigeon, qui supporte la peinture visible actuellement, détoure parfois partiellement certains de ces premiers motifs ocre rouge (photo 7).
– enfin cette première peinture représentait apparemment aussi des cercles concentriques (photo 8).
On peut donc se demander si la première peinture ne représentait pas le même thème que celle que l’on peut voir aujourd’hui.
Par contre, nous n’avons vu, sur la voûte, aucune trace d’une peinture antérieure.
1.2. État de conservation
La voûte
– support :
La voûte est dans un état d’altération avancé : elle a extrêmement souffert de l’humidité suite à des infiltrations d’eau par la toiture.
Nous avons vu plus haut que la voûte a été construite avec des briques de qualité différente ;
– la brique « noire », dont l’argile s’est partiellement vitrifiée, n’est pratiquement pas altérée
– par contre, les briques rouges ont été gravement altérées par les infiltrations. Elles présentent notamment une altération en « feuillets », due à la cristallisation de sels qui se présentent soit sous la forme de cristaux ronds (photo 9), soit sous une forme poudreuse (photo 9bis). L’analyse a montré que ces deux formes cristallines sont du sulfate de calcium (gypse).
Sur un mur de briques extérieur, il est très courant de rencontrer du sulfate de calcium sous forme cristalline : la pollution de l’air, riche, non seulement en sulfates, mais aussi en carbonates de calcium (dans les cendres volantes issues de la combustion du charbon et des dérivés du pétrole), provoque la formation de sulfate de calcium, y compris sur des supports ne comprenant pas de carbonate de calcium.
Dans le cas de la galerie de Saint-Sernin, il faudrait imaginer que l’eau d’infiltration et l’air circulant dans les lieux aient été suffisamment chargés en sulfates pour qu’ils réagissent avec les carbonates présents dans les briques et leur mortier de jointoiement. Or, même en extérieur, où une maçonnerie est directement confrontée à l’air ambiant, de telles concentrations de sulfate de calcium n’ont jamais pu être observées. Dans le cas d’une galerie comme celle où se trouvent les peintures, qui n’est en contact avec l’air extérieur que par des ouvertures de la taille de petites meurtrières, même sans oublier les infiltrations d’eau de pluie qui emmagasinent également les polluants de l’air, il paraît improbable que la quantité de souffre nécessaire à ce genre de réaction chimique ait été suffisante pour produire autant de sulfate de calcium.
Par contre, on sait que la basilique a été restaurée au XIXe siècle. Et ce genre d’intervention a utilisé massivement du plâtre (en témoignent les bouchages des baies qui sont constitués de briques jointoyées au plâtre), que ce soit pur ou mélangé dans des mortiers « bâtards », c’est-à-dire constitués de chaux, plâtre et sable. Si du plâtre a été utilisé dans la restauration XIXe de la toiture au-dessus de la galerie, on peut plus aisément imaginer, suite à des lessivages d’un tel matériau, l’apparition abondante du sulfate de calcium qui est à l’origine de l’altération des briques de cette galerie au-dessus du collatéral extérieur nord de la basilique.
Quelqu’en soit la raison, on peut noter que les briques rouges de la voûte, notamment celles qui se trouvent dans sa partie médiane (relevé 1) sont largement altérées par la cristallisation des sulfates de calcium. C’est pourquoi, dans les zones où le badigeon de chaux a été posé directement sur les briques, les lacunes suivent les formes rectangulaires des briques qui se sont altérées.
Nous avons vu que le mortier de jointoiement des briques, composé de chaux et d’un sable très grossier, était parfois largement débordant, allant parfois jusqu’à constituer de larges plaques à la surface des briques. Toujours pour la même raison (présence d’eau dans la maçonnerie), ce mortier, qui a perdu sa cohésion, se décolle très largement du support en briques (relevé 3).
– couche picturale :
Sur la voûte, la couche picturale, qui a elle aussi beaucoup souffert de l’humidité, présente trois types d’altération :
– suite aux altérations du support (brique ou mortier), elle est à 50 % lacunaire (relevé 1)
– on note de larges zones où le badigeon de chaux et la peinture ocre rouge sont très abrasés (relevé 2)
– enfin, la couche picturale, suite à la présence d’eau dans la maçonnerie, s’est largement calcitée
Il faut noter par contre que l’on ne rencontre pratiquement pas, sur la voûte, de soulèvements du badigeon de chaux qui supporte la peinture.
Le mur droit
Le mur droit présente certaines des altérations rencontrées sur la voûte, mais aussi une altération spécifique à cette partie, que l’on ne constate pratiquement pas sur la partie voûtée.
– support :
Dans l’ensemble, le support du mur droit a beaucoup moins souffert que celui de la voûte.
– quelques briques rouges subissent une altération en « feuillets » suite à la cristallisation de sulfates de calcium ; les briques ainsi altérées sont situées sur la partie haute du mur, seule partie qui a directement subi les infiltrations d’eau par la toiture (relevé 4)
– dans la même partie haute, on peut constater que le mortier fin qui supporte le badigeon de chaux est lacunaire, toujours pour les mêmes raisons (relevé 4)
– sur le reste de la surface, on a pu constater quelques rares soulèvements de mortier (relevé 5)
– on peut noter une fissure qui part du haut de la baie et se divise en deux
– couche picturale :
La couche picturale du mur droit a globalement plus souffert que le support :
– la couche picturale a disparu dans la partie haute et dans la partie basse (relevé 4)
– on note la présence d’une multitude de lacunes de couche picturale, notamment au niveau des faux joints, mais aussi, dans une moindre mesure, sur les représentations de la terre et de l’univers (relevé 4)
– le badigeon de chaux a perdu beaucoup de sa cohésion et se décolle souvent de l’enduit (relevé 5)
– le badigeon de chaux encore en place a beaucoup perdu de sa cohésion
– il est enfin, dans certaines zones, fort abrasé (relevé 5)
TRAITEMENT RÉALISÉ
La voûte
– dépoussiérage aux pinceaux doux
– refixage des soulèvements de couche picturale avec du Primal E330 à 2,5 % dans l’éthanol
– consolidation du support (délitage de la brique et soulèvement de mortier) par injection de coulis Torraca et remise en place par des cales sous pression (relevé 3)
– pose de solins aux endroits le nécessitant et harmonisation colorée de ces solins
– essais de traitement :
– une brique délitée a été consolidée avec du Primal E 330 à 2,5 % dans l’éthanol (relevé n°3)
– une zone de soulèvement de mortier a été consolidée avec du PLM (CTS) (relevé 3)
Au vu de l’état exceptionnel d’altération de la voûte et de la quantité non moins impressionnante de gypse que l’on a pu constater dans les briques altérées, il est à craindre que le processus d’altération de la voûte par la cristallisation des sulfates de calcium continue encore, et ce malgré que la dernière restauration ait mis le site hors d’eau. Il serait donc intéressant de surveiller régulièrement l’état de conservation de cette peinture, et de vérifier à cette occasion l’efficacité du traitement.
Le mur droit
– dépoussiérage aux pinceaux doux
– refixage des soulèvements de couche picturale avec du Primal E330 à 2,5 % dans l’éthanol (relevé 5)
– consolidation du support (soulèvements de mortier) par injection de coulis Torraca et remise en place par des cales sous pression (relevé 5)
– pose de solins aux endroits le nécessitant
– relevé in situ sur film transparent de la représentation de la terre
ILLUSTRATIONS
Deux cartes du ciel peintes à la basilique Saint-Sernin
par Bertrand DUCOURAU, conservateur du patrimoine
article paru dans Monumental, n° 22 (septembre 1998)
version électronique (texte seul) établie avec l’aimable autorisation de l’auteur
Les deux cartes situées dans la galerie inférieure nord de l’édifice n’ont pas encore donné lieu à des recherches conséquentes (1). Elles constituent pourtant un précieux témoignage de la vie intellectuelle de la basilique.
La première de ces cartes est en grande partie illisible. Deux cercles concentriques comportent des annotations non déchiffrées, des signes : nuages pluvieux, traits représentant peut-être le vent, un point cardinal au nord. On retrouve ces signes dans l’illustration du thème du microcosme et du macrocosme qui met en relation schématique la nature et le destin de l’homme avec la structure de l’univers (2).
À côté de cette carte, une autre conservée dans sa plus grande partie représente l’univers dans sa conception qui prévaut jusqu’à De Revolutionibus de Copernic en 1543. La terre est au centre d’un Univers composé de douze cercles concentriques. Les six premiers portent un astre, nommé en latin : Luna Lobus, la lune ; Luna Mercuris, Mercure ; Circulum Venusis, Vénus ; Casa Solis, le Soleil ; Sfera Martis, Mars ; Celium Jovis, Jupiter. Le septième cercle est la trajectoire de Saturne. L’astre, invisible sur la partie conservée du cercle, a été vraisemblablement situé à l’endroit d’une lacune, au droit du soleil. Le cercle suivant est constitué d’une multitude d’astres disposés à peu près tous les 10° : la « barrière des étoiles fixes », qui clôt l’univers stellaire. Quatre cercles suivent : le premier est le Premier mobile, qui donne à l’univers son mouvement rotatif. Les trois autres peuvent correspondre aux sphères célestes où siègent les neufs catégories d’anges (3). Sur le dernier, le douzième, l’Empyrée, limite de l’univers, trône Dieu, ici non représenté.
Trois continents sont nommés sur la Terre, sans tracé géographique : Europa, Africa, et Asia. Un axe nord-sud partage la Terre.
Cette représentation type a prévalu pendant près de deux mille ans, du 4e siècle av. J.-C. jusqu’au 17e siècle. Son principal atout, et qui justifie sa présence en grande dimension à Saint-Sernin, est d’offrir une vision didactique, facilement compréhensible de l’univers. Bien qu’il appauvrisse les résultats de l’observation rigoureuse du ciel, en ne rendant pas compte notamment des « irrégularités observées dans le mouvement des planètes », « il contient, écrit Kuhn, la plus grande part d’information qu’eût jamais le non astronome, dans ses connaissances générales, sur la structure de l’univers géocentrique » (4).
Il restera, peut-être de ce fait, en usage jusqu’au début du 17e siècle, donc bien après la mort de Copernic qui le réfutera.
La carte du ciel mêle conventions iconographiques et réalisme physique. Ainsi la disposition des astres semble purement formelle, et impropre à évoquer un jour de l’année. D’une part, la lune est représentée au cours de huit phases. Ensuite, comme le remarque M. Nadal, astronome à l’observatoire de Midi Pyrénées, les six astres sont distants les uns des autres de 60° à peu près. Cette disposition, qui a le mérite de régulariser la composition, n’est cependant pas réaliste : « Mercure et Vénus sont à 60° du Soleil, ce qui est impossible, l’élongation (distance angulaire avec le Soleil) maximum de Mercure étant de 28°, et celle de Vénus de 47 » (5).
À l’inverse, la répartition des continents sur la terre n’obéit pas à la convention de l’Eurocentrisme (6). La localisation du dessin sur un support fixe permet de marquer le vrai nord, et c’est sur ce point situé en bas à gauche de la planète, qu’est indexée la figuration. Nous avons donc l’Europe en bas, l’Afrique en haut, et l’Asie à gauche.
Le voisinage des deux cartes, l’une à portée symbolique, l’autre plus scientifique, ne doit pas étonner. L’astronomie n’a commencé à gagner sa spécificité qu’à partir du 17e siècle, quand d’importantes découvertes la détachent de l’astrologie. Jusque-là, la science du ciel est à la fois symbolique et physique. Cela est bien perceptible dans de nombreuses représentations de l’univers s’échelonnant de la période romane au 17e siècle, où les deux approches sont superposées dans des compositions complexes, hybrides, mélangeant à une mode sans cesse mise au goût du jour signes astronomiques et astrologiques, mythologiques, naturalistes (7).
La volonté, à Saint-Sernin, de ne pas superposer ces deux conceptions, mais de les juxtaposer, ménageant ainsi la meilleure lisibilité de chacune, témoigne à l’évidence de leur destination pédagogique plus qu’artistique. Au 13e siècle, écrit Baltrušaitis, les représentations de l’univers sont « plus abstraites, le raisonnement plus théorique. La forme est parfois plus pauvre et le mouvement n’a pas la même ampleur. Mais les figures gagnent très souvent en précision et en clarté » (8).
Au-delà de cette description générale, des éléments plus sûrs permettent d’avancer la date des deux cartes. L’absence de l’Amérique sur la terre la situe tout d’abord avant le 16e siècle. L’analyse des inscriptions donne des indices plus précis, et les rattache au 13e siècle.
À cette date, un événement est marquant dans la vie intellectuelle et savante de Toulouse, la fondation de l’université, en 1229, et où, à la différence de Paris, l’enseignement de la Physique d’Aristote est autorisé. Parallèlement, chacune des congrégations religieuses avait « le souci de former ses religieux et avait organisé pour leur usage un studium » (9).
Les deux cartes ne sont pas peintes « sur la brique », comme le mentionne R. Mesuret, mais sur un enduit blanc qui couvre l’ensemble de la travée. La mise en œuvre n’est d’ailleurs pas des plus soignées, mais elle révèle bien la volonté de traiter la travée comme une unité spécifique (10). Il faut aussi noter le décor mural : fausse pierre sur le mur vertical où sont peintes les deux cartes, étoiles à cinq branches sur la voûte en demi berceau. La présence de ce motif décoratif prend ici un sens particulier, du fait de sa contiguïté avec la représentation savante de la « voûte céleste » : il apparaît dans son ambivalence, à la fois motif de remplissage, mais aussi représentation du ciel, d’où sa localisation dans les surfaces de couvrement (intrados, voûte des bas côtés, transept, déambulatoire).
Une étude plus poussée permettra de mieux mettre en relation la culture astronomique et l’aménagement et la construction de l’édifice (11). Pour le moment, les modestes cartes de Saint-Sernin sont la preuve de la diffusion de ce savoir au sein de l’Église, et de la portée relative de sa condamnation récurrente – de la réfutation de la Physique d’Aristote (12), à celle, plus tardive, des découvertes de Galilée et Copernic.
(1) R. Mesuret : Les peintures murales du Sud-Ouest de la France, Picard, 1967.
(2) M.M Davy : Initiation à la symbolique romane, Flammarion, 1977.
(3) À titre d’exemple, on les trouve représentés au Campo Santo de Pise, dans la fresque de Pietro di Puccio, de la fin du 14e siècle.
(4) T. Kuhn : La révolution copernicienne, Librairie Fayard, 1973.
(5) Autre disposition, peut-être dictée par des raisons de lisibilité : la localisation de Saturne. Si la disposition approximative des astres tous les 60 ° avait été respectée, Saturne aurait été en bas à gauche de la carte. Or, à cet endroit, en bon état de lisibilité, il n’apparaît aucune trace de figuration. Deux hypothèses à ce manque : soit le peintre a oublié de porter Saturne, ce qui paraît peu probable, cet oubli pouvant avoir été corrigé par la suite ; soit la planète se situait là où aujourd’hui se trouve une importante lacune, au-dessus du soleil, en haut et au centre de la carte. Cette localisation à première vue illogique pourrait s’expliquer par la volonté de placer dans une position d’évidence l’astre d’où découle le nom du saint patron de l’édifice.
(6) La figuration de la terre s’est couramment faite à l’aide d’un T pris dans un O. L’imbrication des lettres, initiales de Orbis Terratum ou Tripartitus, figure la terre avec en haut, au-dessus de la barre du T et en position d’évidence, l’Europe. En dessous et de gauche à droite, l’Afrique et l’Asie.
(7) J. Baltrušaitis : « L’image du monde céleste dans l’art du 9e au 12e siècle », Gazette des Beaux Arts, 1938.
(8) J. Baltrušaitis : « Cercles astrologiques et cosmographiques à la fin du moyen-âge », Gazette des Beaux Arts, 1939.
(9) E. Delaruelle : « Les Papes, les Dominicains et la faculté de théologie de Toulouse aux 13e et 14e siècles », Annales du Midi, 1953, p. 355 et suivantes. Parmi les noms de l’université, Bernard de Trilles, Dominicain qui enseigne l’Astronomie à Nîmes, Montpellier, Avignon et Paris, et écrit un commentaire du Traité de la sphère de Don Bosco.
(10) Aucune autre des travées de la galerie ne porte la trace de badigeon. Le couloir unique et particulièrement étroit qui donne accès à la galerie porte, dans sa partie cintrée, des vestiges de motifs géométriques à l’ocre rouge qui cohabitent avec des graffitis grivois anciens.
(11) P. Verdier travaille à ce jour sur ce sujet sur des églises du Lot. Par ailleurs, du même auteur, un article plus général : « La construction de la maison de Dieu dans le bassin méditerranéen », Eurasie n° 6, L’Harmatan, 1996.
(12) E. Delaruelle, op. cit.
L’Hôtel d’Assézat
De Pierre d’Assézat à l’Hôtel des Académies
Lire la notice
« L’effet du commerce sont les richesses, la suite des richesses le luxe, celle du luxe la perfection des arts. Les arts, portés au point où on les trouve au temps de Semiramis, nous marquent un grand commerce déjà établi… Ce serait une belle partie de l’histoire du commerce que l’histoire du luxe ». Ainsi écrit Montesquieu, au chapitre sixième du livre XXI De l’Esprit des Lois et, si nous substituons Assézat à Semiramis, nous aurons le texte des réflexions d’un voyageur de l’an 3000 qui, retrouvant ce beau palais, pourrait deviner son histoire.
PIERRE D’ASSÉZAT
Le pastel, récolté dans les champs de l’Albigeois et du Lauragais, mis en boules (cocas) dans les fermes et broyé dans les moulins, était la meilleure teinture du monde, donnant des noirs, des verts, des violets et des bleus indélébiles. Sur ses coques s’étaient édifiées les riches maisons : des Lancefoc dans la rue des Changes (n° 5, 27 et 31), des Cheverri dans la rue Malcousinat (n° 11 ), des Bernuy sur la place Peyrolières (1, rue Gambetta), des Delfau dans la rue de la Bourse (n° 20), des Assézat sur le carrefour du puits de la Trilhe (al pots de la Trelba), aujourd’hui la place d’Assézat. Originaires d’Espalion, Bernart, Noël et Peire Assézat avaient formé entre 1530 et 1540 une société fraternelle dont le dernier allait demeurer survivant. En 1545 il acquiert, pour y établir ses magasins de pastel, un immeuble de 455 cannes 11474 mètres carrés), sis dans la carriera dels Blanquiers (rue des Blanchers, 44-46), à l’angle de la plassa dels Pescadors, aujourd’hui disparue. Il a des procureurs à Londres et à Pampelune. Il expédie dans tous les ports de l’Atlantique : Bilbao, Saint-Sébastion, Bordeaux, Saint-Malo, Rouen, Anvers où il est assez riche pour se laisser voler par ses facteurs. Du 22 avril au 12 mai 1556, il fait charger à Bordeaux 2.748 balles de pastel, qui représentent 22.000 livres tournois environ 440.000 francs-or. Capitoul dès 1552- 1553, Assézat qui avait acquis à Bruguières et au Vernet les terres nobles du Petit-Paradis et de Ducède, est désormais gentilhomme. En 1551 il était devenu, pour ses domaines de l’Agenais, le trésorier d’Éléonore d’Autriche, infante d’Espagne, reine douairière de France et de Portugal. La même année, il achète à Peire de Montfort les deux parcelles qu’il agrandira par la suite et qui vont lui permettre d’entreprendre, quatre ans plus tard, la construction de son hôtel.
NICOLAS BACHELIER
Le 26 mars 1555, dans la boutique de Peire Bolaroti, notaire royal, Joan Castanié, dit Nicot, maître maçon, s’engageait envers Peire Assézat, bourgeois de Toulouse, à démolir les anciennes bâtisses et à édifier les caves voûtées avec le chai et le grenier, le rez-de-chaussée avec la cage d’escalier, la cuisine et la grande salle chauffée par sa cheminée, surélevés d’un premier et d’un deuxième étage. Les façades de la cour auront des « piliers et colonnes qui sortiront dehors la muraille ». « Et a ainsi ledit Castanié, sous lesdits articles qu’il a dit avoir fait écrire et ordonner à Maître Nicolas Bachelier, a accepté et pris à faire les susdites murailles qui sont nécessaires, tant grandes que menues ». On ne saurait mieux dire que Castanié était l’entrepreneur et Bachelier l’architecte. Tous deux allaient mourir laissant l’œuvre inachevée ; le 4 août 1557, les travaux sont réceptionnés par Domenge Bachelier, le fils aîné de Nicolas, assisté de Guilhem Blanc, d’Antoni Vault et de Ramon Sudre, maîtres-maçons.
Originaire d’Arras, dans la Flandre espagnole, Nicolas Bachelier a manifesté dans ses fabrique. les hésitations de son siècle. Ayant édifié dans le style gothique le clocher de la Dalbade (1527) et le baptistère (batistori) de Saint-Étienne (1547), il imite simultanément (1544-1546) l’Italie à la porte orientale de la cour Henri-IV, l’Espagne à l’Hôtel de Bernuy ou de Buet (3, rue de la Pomme) et au château de Saint-Jory qui semblent inspirés de l’Université d’Alcala de Hénarès, commence par Rodrigo Gil de Hontanon en 1543. En l’année 1555 il superpose à 1’Hôtel d’Assézat les trois ordres palladiens, tandis qu’au portail de l’Esquile (69 rue du Taur), ses bossages rappellent ceux d’Alonso de Covarrubias à la porte principale de l’Alcazar de Tolède (1538). Architecte et sculpteur, il est de 1538 à 1543 l’initiateur du Barochus Occitanicus, avec les termes de l’Hôtel de Bagis (25 rue de la Dalbade) ou les bas-reliefs de la Dalbade (Musée des Augustins), qui évoquent le trassagrario de Felipe Vigarni à Burgos et le retable de San Benito (1532), sculpté par Alonso Berruguete à Valladolid (Musée National de Sculpture). À qui connaît la langue instrumentale du XVIe siècle et l’œuvre de Bachelier dans sa diversité, on ne saurait opposer les arguments de style. Le maître hispano-flamand savait être gothique, baroque ou classique : tour à tour de la Flandre où il était né, de l’Espagne dont elle était sujette et de l’Italie qu’il admirait comme tous les hommes de son temps.
CE NE SONT QU’ASTRAGALES
En 1547, Palladio avait donné ses relevés des monuments antiques que la gravure avait répandus dans toute l’Europe. Bachelier n’avait attendu qu’une commande aussi importante pour donner à Toulouse le premier ouvrage palladien qui ait été édifié dans les provinces de l’Occident. Deux ailes en équerre, percées de trente fenêtres, deux portes d’écorces avec abondance, trois étages où se superposent les ordres antiques avec des colonnes cannelées, engagées et accouplées, doriques au rez-de-chaussée, ioniques au premier, corinthiennes au troisième, forment le bâtiment le plus vaste et le plus noble que la Renaissance ait laissé dans notre ville. Si le XVIIIe siècle a emporté les meneaux des salles inférieures et du grand salon, il a laissé subsister les arcs qui les encadrent, avec leurs sommiers portés sur des corniches médianes en arrière des colonnes engagées. Les fenêtres du deuxième étage ont des arcs en plein cintre portés par des colonnettes de l’ordre ionique, et leurs écoinçons sont garnis de médaillons circulaires qui paraissent attendre la ronde bosse. Soutenue par des modillons en consoles, la corniche est garnie de muffles qui crachent l’eau des toits, cachés par un mur bahut décoré de tables et coupé par ses dosserets. L’angle de l’équerre est amorti par l’avancée de la tour scaligère dont l’escalier à rampes droites s’élève jusqu’au comble, au-dessus duquel se prolonge l’édifice flanqué d’une échauguette et surmonté d’un tambour polygonal qui porte un lanternon à l’italienne : belvédère dominant la ville et permettant, lorsque souffle l’autan, de voir les Pyrénées. Pour accéder à l’escalier dont les paliers sont décorés de termes et les volées d’astragales, un degré en hémicycle et un portail formé de deux colonnes torses soutenant un entablement à godrons, encadrent une porte tiercée, décorée de ses caissons à l’italienne et encore munie de la poignée de bronze de son loqueteau. Au bout de l’aile septentrionale est une autre porte dont le fronton brisé porté par deux consoles flanque un oculus ovale décoré de palmettes. Sur la métope sont taillées des palmes, des cornes d’abondance et un cartouche au-dessus duquel est un mascaron qui cèle la clef du linteau de la corniche où les oves et les rais de cœurs marquent la surcharge de la grammaire classique.
Bachelier, qui avait tâté de tous les styles, a laissé pour son dernier ouvrage une ordonnance longtemps attribuée au Primatice ou à un élève de Pierre Lescot. Mais la cour du Louvre ne fut achevée qu’en 1558, un an après la mort de Bachelier, qui ignorait l’obscur Lescot mais qui connaissait le célèbre Palladio, ainsi que les superpositions des trois ordres déjà employées à l’Hôtel de Lamamie (31 rue de la Dalbade) et à l’Hôtel de Mansencal (3 rue Espinasse) sur la façade du jardin. Pour l’escalier à rampes droites, la vis à repos prescrite par l’architecte dans le contrat de Castanié, elle existait déjà à l’Hôtel d’Ulmo (19 rue Ninau) et à l’Hôtel de Bagis (25 rue de la Dalbade, œuvre du même Bachelier).
MONLUC PACIFICATEUR ?
Assézat était l’un des Capitouls qui s’enfuirent, avec le parti protestant, le 17 mai 1562. Le lendemain, sa maison fut mise à la disposition de Blaise de Monluc qui arriva, vers les huit heures du matin, trop tard pour participer à la bataille, assez tôt pour diriger la pacification et se vanter d’avoir maintenu Toulouse dans l’obéissance du roi. C’est à l’Hôtel d’Assézat qu’il reçut coup sur coup l’ordre de faire gens pour rompre les rassemblements religionnaires et la nouvelle de son éphémère disgrâce. C’est de la même maison qu’il écrivit à la reine mère la lettre vive et désespérée qui allait le remettre en cour : pouvait-on destituer l’homme qui se vantait d’avoir libéré Toulouse et qui, peut-être, le croyait ? Il quittera la ville le samedi 23 mai pour aller assiéger Montauban. Il avait apprécié l’Hôtel d’Assézat et au début de mars 1563 il écrira à la reine pour en solliciter le don. Le propriétaire a été banni par l’arrêt du 25 mai 1562. La Saint-Barthélemy le trouvera à Bordeaux, où il sera enfermé au château Trompette jusqu’à l’abjuration du 30 septembre 1572, prononcée dans la même ville, en l’église primatiale de Saint-André. Il peut désormais retourner en son hôtel où il mourra le 20 août 1581. Ces dix années lui suffirent-elles pour édifier le portail à bossages surmonté d’acrotères, la galerie à l’italienne surélevée d’un étage attique éclairée par des fenêtres à frontons, la « coursière dont les consoles portent des cosses repliés en volutes qui passèrent longtemps pour les fruits du pastel, le passage qui conduit au jardin et dont la voûte à liernes et à tiercerons a encore ses armes : de gueules au cygne d’argent, au chef d’azur chargé de trois étoiles d’or ? Faut-il croire que ces beaux ouvrages aient été ordonnés par sa veuve, Peyronne de Cheverri, ou par son fils, Pierre II d’Assézat, seigneur de Ducède, conseiller au Parlement ?
De sa charge et de son hôtel héritèrent ses descendants : en 1650 Gaspard, en 1691 François, en 1693 Jean-Francois, en 1732 Jean-Pierre. En 1703, l’avant dernier propriétaire, Jean-François d’Assézat-Toupignon, seigneur de Préserville, fait don à la ville du Four d’Assézat qui faisait l’angle de la rue des Giponniers (rue de l’Écharpe), à la condition que le terrain servirait à former une place au devant de son hôtel. C’est ainsi que le carrefour du puits de la Trilhe est devenu la place d’Assézat, ouverte en 1869 par la percée de la rue de Metz.
DE PUYMAURIN À OZENNE
La maison demeura dans la famille jusqu’à l’année 1761 où Jean-Pierre d’Assézat la vendit à un marchand drapier, Nicolas-Joseph Marcassus, baron de Puymaurin, qui fit supprimer les croisées des fenêtres et décorer le grand salon du premier étage (Académie des Jeux floraux), avec sa cheminée de marbre polychrome, ses lambris rehaussés d’or, ses frises ornées de festons, ses corniches garnies des trophées des arts et des lettres, où s’inscrit sur un livre le nom de CORNEILLE SANS COMMENTAIRE. Cet ennemi de Voltaire était un homme profond et cultivé qui avait une riche bibliothèque et un important cabinet dont nous avons l’inventaire, dressé après sa mort, en 1792, « dans sa maison, place d’Assézat ». Aux peintres du Bas-Languedoc comme Sébastien Bourdon, Étienne Théaulon, Joseph Natoire, s’ajoutent quelques italiens comme Antonio Verrio, qui avait travaillé à Toulouse, ou Félicia Tibaldi, I’épouse de Subleyras, dont il avait un projet d’éventail peint pour la reine d’Espagne (Musée des Augustins). De Jacques Gamelin, Puymaurin avait treize peintures et, sans compter les études en portefeuille, trente dessins encadrés, parmi lesquels l’Incendie du Temple de Vesta (Musée Paul-Dupuy), l’un des plus beaux ouvrages de ce temps (1787). Puymaurin fut le protecteur du maître de Carcassonne qui, en tête de son Nouveau Recueil d’Ostéologie (Bibliothèque Municipale et Musée Paul-Dupuy), fit graver par Lavalée l’image de son bienfaiteur. À ce portrait en manière de crayon qui est le plus achevé, il faut ajouter le médaillon de marbre blanc, taillé par Étienne d’Antoine et conservé au Musée des Augustins.
Le fils du collectionneur, Jean-Pierre Casimir Marcassus, baron de Puymaurin, qui sera sous la Restauration le directeur de la Monnaie Royale des Médailles, ne conservera point l’hôtel, qui sera vendu, après la Révolution, à la société Carol et Sabatier. Au XlXe siècle, il devient une épicerie en gros où le sucre en pain, la cassonnade, le poivre et le café vont exiger des constructions adventices. Le Musée Paul-Dupuy garde les témoignages de ses avatars : les factures qui portent les raisons sociales de Plohais et Gèze (824), puis de Gèze frères (1848) ; les lithographies de Blouet et de Chapuy qui montrent cependant que l’Hôtel d’Assézat avait gardé intact le décor de sa cour et qu’il devait suffire de supprimer le passage couvert qui surmontait la coursière, les murs qui aveuglaient les arcs de la galerie, le cloisonnement qui coupait le porche. Mais le pavé jonché de paniers ou de barils, le garçon qui roule un tonneau marquent qu’en la demeure de Puymaurin, Hermès avait supplanté Phœbus. Les dieux sont sujets au caprice et voici que par un testament du 30 août 1895, ce même Mercure, sous les traits du banquier Théodore Ozenne, ramènera Apollon avec les Académies et les Sociétés Savantes qui ont trouvé à l’Hôtel d’Assézat l’asile tardif de leur itinérante carrière. Restauré par les soins d’Antonin Deloume, l’hôtel fut inauguré le 16 mai 1898 dans ses nouveaux aménagements. Et cette chaîne de négoce nous ramène à Semiramis et à Montesquieu : Assézat était marchand de pastel, Puymaurin drapier, Gèze épicier, Ozenne banquier, mais ils vivaient à Toulouse où le commerce de l’argent ne gêne point celui des Muses et où deux agents de change étaient en 1324 parmi les sept troubadours.
LA GALERIE DES ANCÊTRES
Au nom d’Assézat le testateur avait prescrit d’ajouter celui de Clémence Isaure, et l’on plaça au fond de la galerie l’image de notre légendaire restauratrice : un gisant naguère apporté au Grand Consistoire où se décernaient alors les fleurs : Morte elle n’est, seulement l’ont ravie Les astres clairs, sachant que sans tourment La vertu seule après mort donne vie. Ainsi chantait Pierre de Saint-Aignan dans une pièce qui reçut le souci le 3 mai 1549 : Ballade sur l’épitaphe de dame Clémence Isaure trouvée à son sépulcre à la Daurade […] de laquelle avons la statue de marbre céans apportée dudit sépulcre. L’épitaphe de bronze, qui sera gravée en 1774 par Jean Pierre Brondes (Musée Paul Dupuy), était un texte apocryphe rédigé par Marin de Gascons, capitoul, dont le portrait attribué à Jean Faguelin porte le millésime de 1556 (Musée des Augustins). En 1627, Claude Pacot et Pierre Affre furent chargés d’accommoder le gisant de dame Clémence. Le cou remonté, les bras levés, le chapelet remplacé par des fleurs, elle fut dressée dans une niche décorée par Jean Chalette avec les blasons des Capitouls de 1626-1627 et gravée à 1’eau forte par Gilles Antin avec les armes des Capitouls de 1645-1646 (Bibliothèque Universitaire). La statue fut portée au XVIIIe siècle dans le Salon des Jeux floraux, qui faisait suite à la Galerie des Hommes illustres du côté méridional : Jean Pierre Brondes (1774) et Léon Soulié (1840) l’y ont figurée dans une niche, creuse dans un trumeau de la façade. Et la légende de Clémence Isaure se perpétue à Paris, dans le Jardin du Luxembourg, où entre Jeanne d’Albret et la Grande Mademoiselle, Augustin Préault a placé la dixième Muse dans la pose chantournée d’un dessus de pendule de style troubadour.
Plus rigoureux sont les bustes néo-classiques de Beurné ou de Julie Charpentier (Musée des Augustins), mais plus troubadour que Préault s’est montré Félix Saurine dans un tableau présenté en 1840 à l’Exposition des Beaux-Arts et de l’industrie. Substitué au verger du faubourg des Augustines, le cloître des Augustins forme le décor d’une fête des fleurs. Clémence Isaure est la mère de Gabriel de Belcastel. Le troubadour est Dombrowski, élève de Saurine, et sans doute le fils du décorateur de Varsovie. Les mainteneurs sont le chevalier Dumège, le marquis d’Aguilar, le marquis de Villeneuve-Vernon. À l’opportunisme intransigeant des orléanistes, fut sacrifié le visage du comte de Montbel, maire de Toulouse et ministre du cabinet de Polignac. Ce tableau à clefs est dans l’antichambre du premier étage, avec les bienfaiteurs : Gaston de Roquemaurel, Fabien Artigue, Théodore Ozenne. Auprès de ces portraits de famille, nous apprécions les anglaises brunes et le regard langoureux de la marquise de Villeneuve-Arifat, maître ès Jeux, peinte par le baron Schwiter, moins célèbre par ses ouvrages que par l’amitié de Delacroix.
Le salon de Puymaurin est aujourd’hui le salon de réception de l’Académie des Jeux floraux, qui a accroché sur ses lambris les portraits antérieurs à 1800. Guy du Faur de Pibrac n’est qu’une copie, mais Peire Godolin (prononcez Goudouli) est l’œuvre de Jean Chalette, qui fut le peintre du Capitole de 1610 à 1642. Auprès de ce visage magistral, les mainteneurs de jadis ont été tirés par des pinceaux anonymes et divers. Autour de Louis XIV qui, en 1694, a donné au Collège sa forme académique, voici Simon de Laloubère qui a sollicité sa décision, Jean Soubeiran de Scopon qui a fondé l’églantine d’or, le marquis de Pompignan, l’ennemi de Voltaire, Jean-Marie Saint-Jean, prieur de Roqueserrières, qui de 1791 à 1806 présida la dernière et la première assemblée. Après les mainteneurs, voici les maîtres ès jeux : en une peinture historiée, Priscille de Catellan, et en bustes de ronde basse : Jeanne de Ségla, dame de Montégut, qui fut la correspondante de Montesquieu, et la comtesse d’Esparbès de Lussan, aussi faible en ses vers que dans sa vertu. Cet ouvrage de marbre blanc a été signé en 1782 par Francois Lucas, qui la même année a modelé en terre cuite un autre buste (Musée des Augustins) dont nous avons ici une réplique de marbre André Bernard, augustin du couvent de Toulouse et poète à la cour d’Henri VIII.
FEUILLETS D’AZUR ET FLEURS D’ARGENT
Sur les murs du salon voisin, qui sert aux assemblées secrètes, sont accrochées les images des mainteneurs du XlXe siècle : le marquis de Villeneuve-Hauterive qui fut en 1815 le ministre de l’intérieur du « royaume d’Aquitaine », le président Boyer qui a fondé la primevère d’argent, Emile Vaïsse Cibiel par Henri Loubat, Émile Cartailhac par sa fille, le baron Desazars, marquis de Montgaillard, par Marguerite Loubat. Au milieu de ces peintures dont les modèles font le prix, on remarque le cardinal Mathieu, archevêque de Toulouse, L’un des portraits les plus célèbres de Carolus Duran. Dans une bibliothèque, qui fut l’un des clous de l’exposition de 1887, sont conservés les livres, les fleurs et les sceaux. Sur le plus ancien manuscrit des lois d’amour (las leis d’amors), sont peintes quatre figures féminines au recto du premier feuillet la Vierge à qui un poète remet les fleurs du Gai Savoir, au folio XIX trois dames qui représentent la Philosophie (Phylozophya Naturalis), la Logique (Logicalis vel racionalis) et la Morale (Moralis). Rédigé par Guilhem Molinier, ce code poétique fut promulgué en 1356 par une lettre envoyée aux notables (majorals) de l’Occitanie et scellée du nouveau scel de la Compagnie où était figuré AMORS sous les traits d’une dame de haut rang, avenante, gracieuse et belle, qui donnait une violette à un troubadour :
Et en lo mieg es en figura
Dona de mot nobbla natura
Avinens e olezens e bela
E quar leyeltatz la capdela
E, en totz sos fayts es honesta
Corona porta sus la testa.
De sobregrans vertutz ornada
Et es Amors entitulada.
Liberals es e gazardona
Lo sieu fin ayman e li dona
Una violeta d’aur fin.
Quar am cor humil et acli
I vers quès ha fayt li prezenta.
Légende et exergue portaient les noms de Toulouse (THOLOZA), de la violette (VIULETA) et du sceau (SAGEL) des sept mainteneurs (DELS VII MANTENEDORS). En 1694 le roi concéda à l’Académie le droit de cacheter ses actes avec un sceau qui figure la Poésie donnant l’Amarante à un poète et un contre-sceau portant un parterre de fleurs. Le chancelier pourra faire ajouter son nom, et nous savons que Maniban, Morant et Bertier ont usé de cette licence. Avant 1749 Charles Norbert Roettiers grave un nouveau cachet que l’Académie a conservé, avec pour le sceau les figures prescrites par les statuts et pour le contre-sceau un bouquet des quatre fleurs principales : la violette, l’ancolie, l’amarante et le souci. En 1754 le même artiste grave au revers du jeton (Musée Paul-Dupuy) les mêmes fleurs, aussi honorables qu’à l’origine : HIS IDEM SEMPER HONOS. Au revers est un buste en profil de Clémence Isaure, restauratrice des Jeux floraux.
Pour la confection des fleurs, l’Académie, inconstante comme une femme, a changé d’orfèvre et nous savons qu’au XVIIIe siècle Clémence Isaure a couru les ateliers de Codause (1714), de Lacère, de Laforgue (1750), de Samson, de Lacère fils (1763), de Gailhard (1782). De ce siècle nous n’avons qu’un œillet d’argent (Musée Paul-Dupuy) qui porte le poinçon de Samson et qui marque, avec le nombre de ses boutons et la richesse du vase balustre repoussé dans le goût espagnol, la munificence de nos devanciers. Après son rétablissement, l’Académie qui s’était d’abord adressée à Paris, à Matignon, orfèvre de la rue du Mail, revient aux ateliers toulousains de Bounaure (1826) et de Berdoulat (1842). Le volume des fleurs diminue, le vase demeure en forme de balustre, mais sur un plan carré qui est une concession au style néo-classique.
LES COMPAGNIES DE L’HÔTEL D’ASSÉZAT
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Dans le chœur populaire qui constitue pour Toulouse son hymne « national » — s’il est permis de s’exprimer de la sorte — le premier couplet du poème occitan de Lucien Mengaud débute ainsi : « Que ièu soui fier de tas academios ! », ce qui veut dire « Que je suis fier de tes Académies ! »
UN PROBLÈME DE LOGEMENT
Peu de villes en France comptent, en effet, autant de doctes Compagnies, au sein desquelles toutes les disciplines, toutes les sciences, toutes les formes de la curiosité ou du savoir sont à l’honneur. Toulouse, qui s’enorgueillit de l’exceptionnel privilège de posséder la plus ancienne des Académies littéraires du monde — l’Académie des Jeux floraux fondée en 1323 — est la cité de prédilection des savants, des humanistes, des chercheurs et des érudits. Tout au long des siècles, et singulièrement depuis la fin du XVIIe siècle, divers groupements se sont constitués pour permettre une émulation du savoir par la réunion d’hommes de bonne compagnie, soucieux de parfaire leur culture en contribuant à celle de leurs « confrères » académiques.
Parmi ces « Sociétés savantes » toulousaines, il en est de fort illustres et de plus humbles, de riches (en toute relativité) et de pauvres, et le problème du logement, du lieu des réunions s’est toujours posé pour elles avec plus ou moins d’acuité. Les Capitouls, soucieux de leurs devoirs envers la culture, les ont parfois hébergées soit à l’Hôtel de Ville — comme ce fut le cas pour l’Académie des Jeux Floraux qui avait son « Salon », à côté de la Galerie des illustres — soit dans les immeubles communaux plus ou moins convenables. L’incertitude de ces Sociétés ou de ces Académies quant à la stabilité de leur siège a constamment préoccupé ceux qui avaient mission de les animer, jusqu’au jour où un mécène estima qu’il importait de ne pas laisser ces groupements au hasard des dispositions parfois versatiles de la Municipalité, et de leur assurer un siège commun digne de leur notoriété et de leur prestige.
THÉODORE OZENNE
Théodore Ozenne n’était pas méridional. D’origine normande, il était né en 1814 à Paris où sa famille tenait un commerce, mais les affaires n’étant guère brillantes, son instruction ne fut pas celle qu’auraient souhaitée l’intelligence éveillée et le désir d’apprendre du jeune garçon. Tout d’abord employé de commerce, il connut de modestes débuts, mais son patron ayant discerné ses réelles qualités le chargea bientôt d’entreprendre à travers la France des caravanes mercantiles afin de faire connaître les lainages qu’il vendait. Nouvel Argonaute partant à l’aventure vers la conquête de la Toison d’or, voici que Ozenne passant à Toulouse, fut séduit par cette ville, à tel point qu’il décida de s’y fixer. Une fée propice, qui se nommait sans doute Clémence Isaure, lui permit de passer assez rapidement de la modeste situation de commis à celle de riche négociant, et il ne tarda guère à compter parmi les notables de la cité qui l’avait adopté. Établi aux Quatre coins des Changes, le commerce de bonneterie qu’il avait fondé, sous l’enseigne Au Bonnetier Parisien, connut un essor considérable. Marié à la fille d’une honorable famille de Castanet, Théodore Ozenne devint l’intermédiaire des hommes d’affaires qui avaient recours à son expérience et à son crédit. Par des opérations de bourse, il accrut ses bénéfices et ne tarda pas à devenir directeur du Crédit Agricole, ce qui lui permit d’entrer au Tribunal de Commerce, à la Chambre de Commerce, dont il fut Président, au Capitole en qualité d’adjoint au maire de Toulouse.
Cet homme rangé, honnête, scrupuleux, eut cependant une passion : il tomba amoureux de… Clémence Isaure. D’aucuns on dit que la vierge sage qui restaura les Jeux Floraux fit, avec le président Ozenne, un mariage de raison… voire d’argent. Rien n’est moins exact. Dans l’éloge qu’il a prononcé du Mainteneur disparu, à la séance publique du 12 mai 1898, le comte Fernand de Rességuier, secrétaire perpétuel de l’Académie des Jeux Floraux, a pu dire : « Naïve et de vocation romantique, Clémence Isaure ne saurait être accusée d’avoir, en cette circonstance, vendu son cœur. Elle fit réellement un mariage d’inclination », et d’ajouter que ce sentiment s’était graduellement développé « par fréquentation réciproque et sympathie grandissante ». Ce qu’ignorait Clémence Isaure, c’est que ce riche négociant toulousain, comblé de tous les honneurs, envisageait de la loger dans un palais de la Renaissance afin qu’elle soit certaine d’avoir perpétuellement la demeure qu’elle méritait. Après un aimable flirt prolongé par une assiduité exemplaire aux séances publiques de l’Académie, celle-ci ouvrit ses portes à Théodore Ozenne en lui attribuant le cinquième de ses quarante fauteuils.
L’HÔTEL D’ASSÉZAT ACCUEILLE LES ACADÉMIES ET SOCIÉTÉS SAVANTES
Le discours prononcé par le nouveau Mainteneur, le 19 avril 1891, prouva que ce choix était judicieux. Il s’avéra fort bénéfique lorsque, brusquement, le Conseil municipal de Toulouse vint à décider de supprimer tout subside à l’Académie des Jeux Floraux jugée trop « réactionnaire ». Ozenne qui, n’ayant point d’enfant, avait disposé de tous ses biens en faveur de la Ville et de fondations charitables, entrouvrit alors son testament et, de son vivant, fit don à l’Académie des libéralités qu’il lui réservait après sa mort. Il fit mieux encore. Ayant acquis de la famille Gèze l’Hôtel d’Assézat détourné de son affectation résidentielle par de nombreux commerçants qui y avaient établi leurs entrepôts, il décida d’affecter cette noble demeure aux principales Académies et Sociétés savantes de Toulouse. À cet effet, par testament du 30 août 1895, il légua à la Ville l’Hôtel d’Assézat sous la condition expresse et formelle que le nom de Clémence Isaure y serait ajouté, et que l’immeuble recevrait la destination qu’il lui assignait, à peine de révocation de son legs :
« Les Sociétés Savantes devront y être parfaitement et gratuitement installées, écrivait-il. Chacune d’elles devra y trouver les locaux nécessaires pour ses réunions et ses archives. La préférence dans le choix des locaux sera laissée à l’Académie des Jeux Floraux ; après elle, viendront l’Académie des Sciences, Inscriptions et Belles-Lettres, l’Académie de Législation, la Société de Géographie et, s’il se peut, les Sociétés de Médecine et d’Archéologie.
« La Ville sera expressément tenue de faire, à ses frais, tous les travaux, modifications et améliorations nécessaires à cette installation.
« La Ville devra aussi établir une grande salle où auront lieu les réunions générales et publiques données par ces diverses Sociétés.
« Je demande qu’il ne soit jamais traité de questions politiques ou religieuses, car j’aime tout ce qui réunit les cœurs et je déteste tout ce qui les divise. Ma fondation actuelle n’a d’ailleurs qu’un but exclusivement littéraire et scientifique.
« En donnant au susdit Hôtel d’Assézat le nom de Clémence Isaure, je me suis inspiré de ce nom gracieux qui a donné à Toulouse le doux rayon de gloire qui l’embellit depuis plusieurs siècles. »
C’est dans ces conditions que la Ville fut autorisée à accepter ce legs et en exécute depuis les charges avec libéralité.
Mais des travaux importants de consolidation et de réparation étaient nécessaires et urgents ; ils furent entrepris et dirigés par le doyen Antoine Deloume, secrétaire perpétuel de l’Académie de Législation, exécuteur testamentaire de Théodore Ozenne dont il était l’ami. M. Deloume présida de la façon la plus intelligente et la plus généreuse à l’aménagement des locaux mis à la disposition des Sociétés.
ACADÉMIES ET SOCIÉTÉS
Chacune des six Compagnies désignées par Ozenne conserve entière indépendance et autonomie, mais afin de maintenir entre elles l’entente la plus étroite en vue de l’œuvre voulue par le testateur et pour mieux assurer les droits qu’il a entendu leur conférer, elles ont, sur l’initiative du doyen Deloume, confié à un Conseil d’Administration le soin de veiller à leurs intérêts communs. Aux termes du règlement adapté par les six Compagnies, le Conseil d’Administration est composé de deux représentants pour chacune d’elles, dont l’un est de droit le Secrétaire perpétuel ou général. Son Président, élu pour trois ans, est Administrateur de l’Hôtel. Les Compagnies ne peuvent tenir des séances publiques extraordinaires, en dehors de leurs usages constants, sans l’approbation du Conseil. Seules, les Compagnies habitant l’Hôtel peuvent tenir des séances publiques ou privées dans la salle commune ou dans leurs locaux respectifs. Néanmoins, le Conseil peut autoriser des Congrès régionaux, nationaux ou internationaux ayant un caractère ou un objet exclusivement scientifique, artistique ou littéraire, dans la mesure où les organisateurs de ces Congrès s’engageront à respecter la recommandation faite par Théodore Ozenne d’éviter toute discussion politique ou religieuse.
Nous ne reparlerons point de l’Académie des Jeux Floraux, première bénéficiaire des libéralités d’Ozenne, et à laquelle ses sœurs académiques doivent, indiscutablement, d’être logées dans l’Hôtel d’Assézat et de Clémence Isaure. M. Le Professeur Marcel Sendrail vient d’évoquer les sept siècles de glorieuse histoire de cette Compagnie, mais il semble nécessaire de dire un mot des deux autres Académies et des trois Sociétés — toutes reconnues d’utilité publique — qui ont ici leur siège.
L’Académie des Sciences, Inscriptions et Belles-Lettres pourrait invoquer une pittoresque origine. Dès 1640, les hommes de science et les beaux esprits de Toulouse avaient l’habitude de se réunir, après souper, chez le Conseiller au présidial Gabriel de Vendages de Malapeyre, en son hôtel de la rue du Canard. Comme les rues étaient alors fort obscures et peu sûres, ils se dirigeaient à la lueur d’une lanterne, et on aurait pris l’habitude de les désigner sous le nom de « Lanternistes ». Le Mercure Galant de juin 1698 rapporte l’anecdote, ce qui prouve que la réputation de ces doctes personnages était parvenue jusqu’en la capitale. Lucerna in nocte (une lumière dans la nuit), telle était leur devise. Les réunions chez le Conseiller de Malapeyre cessèrent ensuite, jusqu’au jour où l’abbé Maury, bel esprit cherchant à briller, reconstitua la Société des Lanternistes et, avec le bienveillant appui du Premier Président Gaspard de Fieubet, obtint des Capitouls un local pour ses réunions dans l’une des maisons nouvellement édifiées par la Ville sur la place du Pont-Neuf. La rue dans laquelle se trouvait la porte d’entrée de cet immeuble s’appelait dès 1359 : rue Lanternières. Ces érudits ne dédaignaient pas d’organiser, eux aussi, des concours de poésie, et ils discutaient sur les lettres aussi bien que sur les sciences, à tel point que les Mainteneurs des Jeux Floraux voyaient d’un assez mauvais œil cette concurrence qui prit fin lorsque les lettres patentes de Louis XIV précisèrent, en 1694, les buts de l’Académie des Jeux Floraux. À partir du début du XVIe siècle, les anciens Lanternistes s’orientèrent donc plus délibérément vers les sciences — botanique, physique, chimie, astronomie, sans négliger cependant la philosophie au sens large et les belles-lettres, à l’exclusion de la poésie. Louis XV témoigna sa sollicitude envers la Société des Sciences et, pour reconnaître ses mérites, en 1746, il l’érigea en Académie Royale des Sciences, Inscriptions et Belles-Lettres. En 1750, le marquis de Chalvet, sénéchal de Toulouse, obtint que l’hôtel de la Sénéchaussée, à l’angle de l’actuelle rue Furgole, fut donné à la Compagnie afin qu’elle put y établir ses salles, ses laboratoires et ses jardins botaniques. L’avancement des sciences ainsi que l’enseignement des mathématiques, durent beaucoup à l’activité féconde de la nouvelle Académie, et c’est dans son sein que se retrouvèrent les premiers archéologues qui se penchèrent sur l’étude des monuments antiques. Supprimée par la Révolution, qui confisqua ses biens, l’Académie fut reconstituée sous le signe de Pierre de Fermat, par arrêté préfectoral du baron Desmousseaux le 30 octobre 1807. Divisée en deux classes : celle des Sciences (elle-même subdivisée en deux sections : Sciences mathématiques et physiques ; Chimie, Sciences naturelles et Médecine) et celles des Inscriptions et Belles-Lettres, l’Académie connaît, par la valeur de ses travaux (122 volumes déjà publiés), la richesse de sa bibliothèque de 40.000 ouvrages, et le nombre de ses correspondants à l’étranger, une renommée internationale.
L’Académie de Législation est une des originalités de Toulouse, car elle est unique en son genre parmi les Compagnies académiques ou Sociétés savantes de France. Elle invoque le patronage de Cujas, bien qu’elle n’ait été fondée qu’en mai 1851, et elle tient du Ministre de l’Instruction Publique l’honneur de juger, dans un concours suprême, les lauréats de toutes les Facultés de Droit de France, dérogation peu commune aux grands principes de centralisation nationale.
La Société Archéologique du Midi de la France, à forme académique avec ses quarante membres résidants, fut fondée en 1831, ce qui fait d’elle une des doyennes des Sociétés d’archéologie. Ses travaux, publiés dans vingt-six volumes de Mémoires et dans un Bulletin annuel, constituent une inestimable mine de renseignements sur l’histoire de l’Art méridional.
La Société de Médecine a été fondée en 1801 et, contrairement à bien des groupements de cette nature, elle possède une composition académique limitée à quarante membres résidants élus par cooptation.
La Société de Géographie a été fondée en 1884. Sa forme n’est pas académique puisqu’elle ne comporte pas un nombre limité de membres. Ouvertes au public, ses conférences dominicales connaissent toujours un très grand succès.
La présence en l’Hôtel d’Assézat et de Clémence Isaure de tant de lettrés, d’humanistes, de chercheurs, d’érudits, de savants, fait de cette maison une ruche laborieuse où, dans une libre confraternité, l’élite intellectuelle de Toulouse se réunit, loin des tumultes du forum et en dehors de toutes coteries, afin de maintenir à cette Ville un renom de culture qui, bien plus que le nombre sans cesse croissant de ses habitants, la prospérité de ses industries ou la vitalité de son commerce, assure son rayonnement et son prestige.
Extrait de Sendrail (Marcel), Gorsse (Pierre de) et Mesuret (Robert). L’Hôtel d’Assézat. Toulouse, E. Privat, 1961.


























































