Séance du 16 décembre 2025

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Communication longue de Virginie Czerniak, Gilles Vivier et Maître L. (notaire), Histoire d’un trésor monétaire méridional : la collection Narce

La découverte en octobre 2024 d’une formidable collection de plus de mille pièces, de l’Antiquité jusqu’au XXe siècle, a été suivie de l’une des plus exceptionnelle vente de monnaies de ces dernières décennies organisée en juin 2025 à l’Hôtel Drouot. Cette communication, proposée par deux des principaux acteurs de cette folle aventure numismatique, relatera les différentes étapes, de la découverte du trésor jusqu’à sa mise en vente, mettant en lumière les pièces les plus rares précieusement collectées sur une vie, celle d’un collectionneur méridional aussi passionné que discret : Paul Narce.

Présents : Mme Czerniak, Présidente, MM. Cabau, Directeur, Ahlsell de Toulza, Trésorier, Mmes Napoléone, Secrétaire générale, Machabert, Secrétaire adjointe ; Mmes Fournié, Ledru, Pradalier-Schlumberger, MM. Balty, Garrigou Grandchamp, Macé, Mange, Penent, Peyrusse, Pradalier, Sournia, Surmonne, Testard, membres titulaires ; Mme Balty, MM. Kerambloch, Terrasson, membres correspondants.
Excusés : Mme Cazes ; MM. Cazes, Tollon.
Invités : Maître L. notaire, M. Gilles Vivier, expert judiciaire, Bastien Lefèvre.

La Présidente ouvre la séance et accueille les invités du jour. Elle rappelle que tous les membres de la Société sont invités à la réouverture du Musée des Augustins, mercredi 17 décembre à 17h. Louis Peyrusse précise que seuls la salle romane, les salons de peinture et une partie du cloître sont accessibles ; l’église et les salles gothiques restent fermées au public. La Présidente fait ensuite part d’un courrier reçu d’une étudiante en Master 2 d’histoire de l’art moderne. Sous la direction d’Adriana Sénard, elle travaille sur les représentations des deux saints fondateurs de la Compagnie de Jésus, Ignace de Loyola et François-Xavier, dans l’Europe moderne. Ses recherches portent sur la réalisation de portraits de ces deux figures, sur leur diffusion et leur circulation. Dans ce cadre, elle explore l’hypothèse d’une production et d’une distribution de médailles commémoratives liées à ces deux saints. Elle souhaite savoir si les membres connaissent des traces de médailles qui auraient pu être envoyées dans les maisons françaises de Toulouse, Bordeaux ou Paris. Il lui est conseillé de chercher dans le médaillier du Musée Paul-Dupuy et à la Bibliothèque Nationale de France.
La Présidente nous informe de la réception d’un premier mémoire pour le Concours 2026. Le travail, réalisé par Delphine Rabiller sous la direction de Sylvie Vabre, s’intitule Laver la faute par le travail. La colonie pénitentiaire et agricole pour mineurs du Luc dans le Gard entre 1856 et 1929. Afin de trouver un historien pour expertiser ce travail, il est convenu de solliciter l’aide de Nicolas Meynen, spécialiste de l’architecture militaire du XIXe siècle et du début du XXe.
Virginie Czerniak introduit ensuite la communication du jour présentée avec Maître L. et Gilles Vivier et consacrée à l’Histoire d’un trésor monétaire méridional : la collection Narce.
La Présidente remercie les intervenants pour leur présentation très intéressante, qui permet de rendre hommage au collectionneur exceptionnel qu’a été Paul Narce. Que sait-on de sa formation ? demande-t-elle ensuite. Maître L. indique qu’il a été atteint de la poliomyélite dans sa jeunesse ; la maladie l’a laissé handicapé. Il a toutefois, semble-t-il, eu une carrière d’ingénieur. L’homme était très discret, poursuit Maître L. Sa passion pour la numismatique lui venait vraisemblablement de ses parents. La collection couvre toutes les périodes historiques, de l’Antiquité au début du XXe siècle. Cette diversité la rend exceptionnelle, remarque Virginie Czerniak. Quelle est la proportion de monnaies médiévales, sont-elles majoritaires ? demande-t-elle. Gilles Vivier précise qu’il y a environ 150 monnaies médiévales sur 800 lots. Le XIXe siècle est en revanche très représenté.
Pierre Garrigou Grandchamp souhaite savoir si une telle collection va devenir, désormais, une collection de référence pour les numismates et, au-delà, entrer dans l’Histoire ? Le catalogue de la vente va-t-il servir d’outil scientifique ? Gilles Vivier confirme : le travail d’expertise a été réalisé par un spécialiste, Thierry Parsy, et le catalogue apparaîtra à l’avenir, sans nul doute, comme une référence.
Henri Pradalier note que la collection ne comporte que six faux : Paul Narce était donc un collectionneur extrêmement averti. Gilles Vivier signale que des faux d’origine ont été identifiés. Il explique que, lors de la vente en juin 2025, des acheteurs internationaux n’ont acquis que deux pièces, et parmi les plus belles, ce qui signifie qu’ailleurs, des collections exceptionnelles sont en cours de constitution. Combien d’acheteurs ont participé à la vente sur place ou à distance ? demande Henri Pradalier. Gilles Vivier estime qu’au moins 250 acheteurs ont suivi la vente. Le premier jour, une soixantaine de personnes était présente, ce qui est exceptionnel pour une vente de monnaies. Ce succès tient à la manière dont la vente a été construite, explique Gilles Vivier, qui insiste : le prix se fait en amont, à travers le catalogue, la communication…
Louis Peyrusse remercie les intervenants pour leur récit de cette aventure digne d’un chapitre de Collections et collectionneurs de Paul Eudel ! Notre ancien Président s’interroge sur l’ancienne fortune de Paul Narce, qui justifierait d’avoir investi de la sorte dans de l’or. En effet, en dehors des monnaies antiques et médiévales, la collection comporte beaucoup de pièces de 20 francs. Maître L. précise que Paul Narce et sa sœur n’avaient pas d’enfant et qu’ils avaient hérité leur maison de leurs parents, aisés. Par ailleurs, ils vivaient modestement. Paul Narce était passionné. Où achetait-il ? demande Louis Peyrusse. Des catalogues ont été retrouvés, répond Gilles Vivier. On sait ainsi qu’il achetait à Monaco, dans les grandes ventes françaises, ainsi que dans les bourses de monnaies anciennes. C’est là qu’il a sans doute fait les moins bonnes affaires, complète Gilles Vivier. Des pièces qui n’étaient pas de très bonne qualité lui ont alors été vendues. L’expert poursuit en rappelant l’évolution du cours de l’or : en 2010 la pièce de 20 francs or était à 180 €, mais en 2000 elle valait 100 €. Cela permet de comprendre que l’investissement de Paul Narce était peu engagé. Louis Peyrusse souligne toutefois la contradiction qui apparaît dans la façon de constituer la collection : à la fois de thésauriser dix pochons d’un kilo d’or de pièces ordinaires et, d’autre part, de réunir des monnaies exceptionnelles. Les pochons pouvaient-ils servir de réserve pour acheter les pièces extraordinaires ? suggère Louis Peyrusse. Cette hypothèse est possible, répond Gilles Vivier. Les Louis d’or pouvaient servir de monnaie d’échange dans les bourses par exemple. Paul Narce avait également beaucoup de répétitions (des doubles, des triples), certainement pour les échanger.
Guy Ahlsell de Toulza, qui avait suivi la vente en direct, confirme son caractère exceptionnel. Néanmoins, l’absence d’archives surprend notre Trésorier. Aucune facture ni aucune trace des achats n’ont été trouvées. Les conférenciers indiquent que l’ordinateur du collectionneur n’a pas pu être ouvert ; peut-être contenait-il des informations. Gilles Vivier raconte que, lors de sa première visite sur place, la recherche des factures a été sa première intention. Parmi les papiers et brochures amassés, seul un catalogue de Monaco a été trouvé ainsi que deux catalogues Gadoury (ouvrages de référence des collectionneurs). Les deux intervenants ont alors pensé que les factures avaient été détruites par Paul Narce pour que son entourage n’ait pas connaissance de l’existence et de la valeur de sa collection. Ce comportement peut sembler paradoxal pour un collectionneur, mais il s’explique par son handicap, note Gilles Vivier. Par ailleurs, Guy Ahlsell de Toulza est aussi interpellé par la mixité de la collection. La présence de lots de pièces d’argent et de Louis d’or aux côtés de chefs-d’œuvre comme les monnaies du Prince noir lui semble étonnante. Ce double aspect distingue la collection Narce : achat de pièces rares en salle des ventes et, parallèlement, accumulation de monnaies ordinaires. La motivation de Paul Narce est difficile à saisir. Tout comme les collections de timbres, celles de pièces sont en général stockées et rarement sorties et regardées. Il y a donc une sorte d’inutilité à rassembler ces monnaies. L’histoire de ce trésor est ainsi pleine de mystères.
Maître L. signale que ce trésor réunit vraisemblablement deux collections : celle de Paul Narce et celle de sa sœur, sans doute plus tournée vers le XIXe siècle. Gilles Vivier rapporte un détail intéressant : les pièces de valeur étaient conservées dans des pochettes individuelles avec une petite fiche descriptive. Une indication de prix y était précisée : cette mention a permis de comprendre que Paul Narce suivait l’évolution des cours du marché. Il actualisait en permanence la valeur de sa collection.
L’absence de transmission est également une énigme, remarque Louis Peyrusse.
S’il achetait en maisons de ventes spécialisées, son nom devait être connu, relève Guy Ahlsell de Toulza. Thierry Parsy le connaissait, précise Gilles Vivier. Le milieu est aujourd’hui restreint. L’expert explique : les « nouveaux collectionneurs » sont des personnes très riches, déjà en possession de tableaux et de pièces d’art d’exception, qui se dirigent maintenant vers des « niches » telles que la numismatique.
Jean-Charles Balty souhaite savoir : pour l’Antiquité, quelle est la proportion de monnaies grecques et de monnaies romaines ? Gilles Vivier signale que le pourcentage de pièces antiques est faible. Jean-Charles Balty remarque que la présence de monnaies romaines dans une collection de pièces en rapport avec l’Histoire de France apparaît logique, en revanche celle de pièces grecques est plus surprenante. Par ailleurs, notre confrère est étonné que la collection se soit focalisée sur l’or, car des pièces antiques grecques en argent atteignent des sommes importantes. Gilles Vivier rapporte que, lors de la vente, les monnaies d’argent étaient regroupées en une centaine de lots et vendues au poids.
Guy Ahlsell de Toulza souligne que Paul Narce n’a pas reconstitué toute l’Histoire de France à travers sa collection. Il n’a d’évidence pas voulu réaliser une galerie des rois ; il possédait des portraits de François II, mais pas de François Ier ou de Henri III. Il s’agit donc plutôt d’achats d’opportunité.
Pierre Garrigou Grandchamp revient sur la préemption par le Musée national du Château de Pau et demande si d’autres institutions ont été contactées avant la vente ? Gilles Vivier révèle avoir informé le Musée de Cluny, qui, comme la Monnaie de Paris, possédait déjà des exemplaires des pièces les plus marquantes. La préemption du Château de Pau est plutôt liée à un attachement symbolique territorial, explique Gilles Vivier. Par ailleurs, la possibilité d’une dation évoquée pour le paiement des droits de succession n’a pas été retenue par la Trésorerie d’Agen, ajoute Maître L. Gilles Vivier rappelle que les pièces de la collection ne sont pas des œuvres uniques ; lorsqu’elles ont été frappées elles étaient multiples. Certaines sont désormais rares, ce qui justifie les prix. La vente de la pièce de François II est exemplaire ; si elle était remise en vente aujourd’hui, elle serait beaucoup moins chère car il n’y avait que deux acheteurs. La « folle enchère » donne une idée de la dynamique générée dans le cadre de la vente initiale. Sur une quinzaine de monnaies revendue, la différence de prix est entre 20 à 25 %. L’effet « collection Paul Narce » a donc été réel, c’est ce que souhaitaient nous montrer nos invités à travers leur communication.

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