Dossier Saint-Sernin

La Société Archéologique se prononce pour un grand projet pour Toulouse, à la hauteur des ambitions d’une métropole européenne du XXIe siècle.

SAINT-SERNIN DE TOULOUSE : Motion adoptée par la S.A.M.F.

dans sa séance du 17 mars 2015

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Voir le dossier consacré au projet de « Grand Saint-Sernin ».


Motion adoptée par la Société Archéologique du Midi de la France
dans sa séance du 17 mars 2015

rubon16 8f447La Société archéologique du Midi de la France se réjouit du projet de la Mairie de Toulouse, sur proposition de son premier magistrat, monsieur Jean-Luc Moudenc, de réaménager complètement les places saint-Raymond et Saint-Sernin, et, de ce fait, de mettre dignement en valeur la célèbre église romane de renommée internationale qui s’y trouve. Monument majeur de la ville restauré des années 1960 à 1990 sous la direction des architectes Sylvain Stym-Popper et Yves Boiret, il est classé par l’UNESCO, depuis 1998, au patrimoine mondial de l’humanité. Un tel projet, qui mettra la ville de Toulouse sous le regard et au diapason des plus grandes villes françaises et étrangères en matière de politique patrimoniale, honore la nouvelle municipalité.

La Société archéologique affirme qu’il est du plus haut intérêt pour Toulouse, notre pays et l’ensemble de l’Union européenne, de faire précéder l’élaboration et l’adoption de tout projet urbain autour de cet édifice de fouilles archéologiques. Seules ces dernières permettront de révéler, sauvegarder, présenter tout vestige significatif de l’histoire, de l’art, des constructions et aménagements qui se sont succédé en ce haut-lieu de Toulouse depuis l’Antiquité, et dont les découvertes réalisées dans le sous-sol du Musée Saint-Raymond ont déjà révélé au public l’extraordinaire richesse.
L’expérience montre que ce type d’investigations, loin de figer la créativité des concepteurs, est susceptible de nourrir la qualité et l’originalité du résultat.

Autour du foyer culturel européen que fut Saint-Sernin, elles permettront de consolider l’identité de notre ville par son enracinement dans son histoire pluriséculaire qui s’étend de l’Antiquité aux satellites. Il faut rappeler que l’église conserve des cartes du ciel peintes au XIIIe siècle sur ses murs.

Pour mettre en œuvre un projet cohérent sur l’ensemble du site, la Ville a la chance de maîtriser l’espace public et d’être propriétaire des monuments de premier plan qui l’environnent :
– le Musée Saint-Raymond, dont le site archéologique serait le prolongement naturel,
– l’Hôtel Dubarry qui attend depuis longtemps son ouverture au public,
– la basilique Saint-Sernin qui nécessite des travaux urgents à réaliser au massif occidental et dans l’enfeu des comtes de Toulouse, dans la suite logique de la politique de valorisation du patrimoine toulousain brillamment amorcée par l’atelier de restauration de la Ville lors de l’exemplaire réhabilitation de la porte Miègeville.
Dans le cadre de ce grand dessein, il ne serait guère concevable de ne pas mettre en valeur les espaces et vestiges de l’ancienne abbaye de Saint-Sernin, organisés autour d’un des plus grands cloîtres romans connus en Europe, et de ne pas reprendre la réflexion sur un musée de l’œuvre à construire sur le terrain disponible au débouché de la rue Gatien-Arnoult.

Forte de son savoir-faire et de la somme des connaissances dont elle est dépositaire, la Société archéologique du Midi de la France est à la disposition de la Mairie de Toulouse pour l’accompagner dans cette tâche exaltante qui confirmerait notre ville à la place de capitale culturelle et économique qu’elle est en droit d’occuper naturellement.

Pour mieux comprendre le projet de « Grand Saint-Sernin »

En réponse à une interview de madame Annette Laigneau, parue dans La Dépêche, 16/08/2015.

C’est le titre d’un article publié par La Dépêche du Midi dans son édition toulousaine du 16 août 2015, dans lequel Philippe Émery se fait l’écho de propos tenus sur le sujet par Jean Alauze, architecte, Quitterie Cazes, qui enseigne l’histoire de l’art médiéval à l’Université de Toulouse-Jean-Jaurès, Annette Laigneau, adjointe au maire de Toulouse, chargée de l’urbanisme et de la mise en valeur du patrimoine toulousain, et rapporte la position de la Société archéologique du Midi de la France.

Les deux premiers rappellent l’intérêt du site archéologique sur lequel s’élève la basilique Saint-Sernin. La Ville s’en remet cependant à une décision de la Direction des affaires culturelles de la Région Midi-Pyrénées pour engager d’éventuelles fouilles archéologiques préventives, d’une envergure très limitée, avant les travaux d’aménagement prévus par l’urbaniste Joan Busquets. En fait, un site de cette importance mérite une fouille  programmée, exhaustive, avec mise en valeur des vestiges découverts, comme celle qui est actuellement en cours sur le site de l’abbatiale Saint-Martial de Limoges. Quitterie Cazes rappelle qu’une telle fouille doit être décidée par la Ville de Toulouse, qui est le propriétaire de l’ensemble du site et son aménageur, dans le cadre de sa politique patrimoniale, pas par la DRAC.

Cette fouille devrait précéder la mise au point de l’aménagement et de la mise en valeur, dans le cadre d’un vrai projet patrimonial d’ensemble, raisonné, à réaliser par phases successives mais bien coordonnées. Ce projet, défendu par la Société archéologique du Midi de la France, doit inclure les restaurations restant à faire à la basilique (interrompues depuis vingt ans, à l’exception de la porte Miègeville), la création d’un jardin des vestiges (avec, notamment, la mise en évidence de ceux du grand cloître roman disparu) et d’un musée de l’œuvre (à construire) au nord de la basilique, la fouille de la place Saint-Raymond et des abords du musée du même nom, pour son extension souterraine, la restauration et l’ouverture au public de l’hôtel Dubarry.

L’interview de madame Annette Laigneau entretient, encore une fois, la confusion entre trois choses bien distinctes : les sondages archéologiques, les fouilles préventives, les fouilles programmées. Madame Laigneau qualifie la campagne de sondages réalisée en juin et juillet derniers d’« exceptionnelle », alors qu’elle est ordinaire en France en cas de travaux sur un site archéologique. Cette campagne a été au contraire voulue limitée, ne concernant que la partie supérieure des couches archéologiques. Madame Laigneau donne ensuite une vision, qui est celle de la mairie, bien peu enthousiaste pour un tel site connu dans le monde entier : « On sait où est l’ancien cloître, mais on n’a plus, hélas, que ses fondations et son emplacement », « La Ville n’a pas d’avis à donner sur des fouilles éventuelles. C’est la Drac qui est habilitée à juger s’il faut ou non des fouilles, au vu du rapport de diagnostic archéologique…/ Des fouilles, ça coûte très cher et cela fera prendre beaucoup de retard au projet d’aménagement de la place, tandis que la basilique elle-même, fragilisée par des infiltrations d’eau, doit aussi faire l’objet d’une restauration, pour laquelle une étude est lancée, qui sera financée pour moitié par l’État et pour l’autre par la Ville. »

Bien triste et misérabiliste, cette position, pour la quatrième ville de France et un ensemble patrimonial majeur de l’Europe ! Avec, une fois de plus à Toulouse, cette idée péremptoirement avancée et fausse que les fouilles coûtent cher et retardent tous les chantiers. Alors que les retards dépendent essentiellement de l’absence et de la lenteur des décisions, et du fait que Toulouse souffre depuis longtemps d’un sous-équipement urbain et patrimonial par rapport à la plupart des villes équivalentes en Europe.

Le cloître et son emplacement étaient bien connus par les archives avant les sondages. On aurait donc pu faire l’économie de ces derniers en ce point et passer directement à une fouille programmée, en gagnant du temps et de l’argent public. Les éléments lapidaires inscrits et sculptés de grande valeur découverts lors de ces sondages, sur des points très limités de ce cloître, ont confirmé l’importance de ce gisement archéologique pour l’enrichissement du patrimoine historique et artistique de Toulouse. On ne pouvait en douter, quand on sait la qualité des sculpteurs qui ont travaillé à Saint-Sernin aux XIe et XIIe  siècle. Cela est connu et étudié par des historiens de l’art du monde entier et depuis longtemps. On n’ose imaginer que l’ensemble ne soit pas fouillé. D’autres éléments de qualité seront assurément découverts. Les couches archéologiques plus profondes sont susceptibles aussi d’apporter des éléments fondamentaux pour la connaissance de Saint-Sernin et de son monastère.

Nous dire – et c’est tout nouveau – qu’il est plus urgent de s’occuper de l’humidité qui menacerait la basilique, est une diversion par rapport au problème actuel posé par les abords de Saint-Sernin, et il est permis de douter de la gravité de ces « infiltrations d’eau ». La plupart des problèmes d’introduction d’eau dans les murs et voûtes de Saint-Sernin ont été réglés par la dernière grande réfection des toitures et systèmes d’écoulement dirigée autour de 1990 par l’architecte et inspecteur général des monuments historiques Yves Boiret.

S’il y a de nouveau de l’humidité dans la basilique, c’est tout simplement parce que la mairie propriétaire et l’agence des Bâtiments de France ne parviennent pas à en assurer un entretien correct et suivi. Les chéneaux, conduites, descentes, rigoles d’évacuation des eaux pluviales ne sont pas régulièrement nettoyés, débouchés (papiers, feuilles mortes, etc.). Les caniveaux sont obstrués, notamment par les couches de goudron ajoutées récemment sans la moindre étude des lieux, en se moquant éperdument des conséquences sur les abords de Saint-Sernin et sur la basilique. On remarquera, notamment, l’eau stagnante au nord de la basilique après les pluies, tout près d’un mur qui porte un exceptionnel ensemble de peintures murales du XIIsiècle…

 Quant à l’humidité des cryptes inférieures, elle a commencé à se manifester avec l’installation par la Ville d’un système d’arrosage automatique des jardins qui entourent la basilique, mal conçu dès le début, mal réglé, mal contrôlé. Je l’ai dit et écrit une multitude de fois sans que les services concernés de la mairie ne réagissent avec efficacité. Or, les chapelles les plus extérieures de la crypte inférieure sont directement sous ces jardins…

 Tout cela est quand même à considérer, surtout lorsque l’on apprend que la Ville va payer, fort cher, alors qu’il y a des services compétents pour le faire, une étude pour connaître les causes de cette humidité et les solutions à apporter ! Enfin, chacun sait que l’on n’a toujours rien fait à la façade ouest, où l’eau coule, en raison de filets de protection des chutes de pierres qui s’éternisent depuis 2008, sur les magnifiques chapiteaux romans des portails. Cela est aussi le résultat d’un manque d’entretien et de l’inachèvement, depuis vingt ans, de la restauration de la basilique. Au prétexte de faire des économies, alors que maintenant ces travaux seront plus importants et plus chers en raison des dégradations que l’on aurait pu éviter. Un monument historique, comme n’importe quel bâtiment, a besoin d’un entretien régulier. Les grandes restaurations générales au coup par coup, tous les vingt ou trente ans, alternant avec un quasi-abandon de l’architecture extérieure pendant des années, ne suffisent pas, et on pourrait les éviter par la vigilance permanente et les interventions immédiates, lorsqu’elles sont nécessaires. Beaucoup de grands monuments, sur notre planète, bénéficient de ces soins réguliers, planifiés, avec un budget annuel affecté. Pourquoi pas à Toulouse ?

 

Enfin, à la question sur un programme d’ensemble, comprenant aussi l’extension du musée Saint-Raymond, la restauration et l’ouverture au public de l’hôtel Dubarry, la construction d’un musée de l’œuvre, madame Laigneau ne répond pas, sauf, ponctuellement, sur le fait que la municipalité serait maintenant favorable à une « maison de l’œuvre  pour présenter les richesses de Saint-Sernin, comme à Strasbourg ». Cela mérite d’être relevé : c’est un progrès  pour Saint-Sernin.

Cependant, ce projet de musée de l’œuvre doit être étudié précisément avant de dire que l’on peut l’installer dans l’hôtel Dubarry « ou ailleurs sur la place, dans des bâtiments appartenant à la municipalité ». La réflexion que nous avons menée montre que l’hôtel Dubarry n’est pas du tout adapté aux collections de Saint-Sernin et n’a aucun lien avec l’histoire de la basilique. De plus, il faut que ce musée soit proche de cette dernière et fasse partie du circuit de sa découverte, comme de son système d’accueil et d’information. Un autre bâtiment municipal ? Lequel ? Il ne reste guère que celui de la Bourse du Travail, dont l’affectation a récemment été évoquée dans un tout autre contexte. Mais ce bâtiment n’est pas plus adapté et bien situé que l’hôtel Dubarry. Il a sa propre architecture, intéressante par ailleurs dans le cadre de celle du XXe siècle dans notre ville, et sa propre histoire.

Donc, l’emplacement idéal du musée de l’œuvre reste sur le site de l’abbaye, au nord, au débouché de la rue Gatien-Arnoult, sur un terrain municipal constructible. C’est, à vrai dire, un autre atout d’importance pour la Ville, qui peut faire construire là un édifice d’une belle architecture du XXI siècle, répondant à celle de la basilique, vers le sud, et permettant les plus belles vues sur cette dernière comme sur l’aire du cloître roman remise en valeur. L’intérêt principal qu’il y a à faire appel à un bon architecte pour cette réalisation est que celui-ci pourrait concevoir le musée en fonction de son programme muséographique et apporter là une note d’architecture contemporaine qui serait une contribution significative de notre siècle à l’évolution de Saint-Sernin et de son site. Le lieu, de plus, l’exige, car il est à l’heure actuelle d’une affreuse banalité, laissant s’échapper des vues peu agréables vers les hauts immeubles de béton du boulevard d’Arcole. Une construction de qualité viendrait restructurer l’espace urbain trop dilaté en cet endroit et lui redonner quelque proportion harmonieuse.

 

La réflexion et le débat avancent, mais la Ville ne peut faire l’économie de fouilles programmées du site, avant toute mise au point d’un projet. Et il faut travailler vraiment à ce dernier pour fournir un cahier des charges précis et digne de ce nom aux archéologues, architectes, urbanistes, conservateurs et restaurateurs du Patrimoine qui devront passer à l’action. C’est à la mairie de décider d’emprunter cette voie, normale partout dans le monde. La DRAC a bon dos : ce n’est pas à elle de décider, elle est là pour conseiller et rappeler les normes patrimoniales. Le « projet » Busquets pour les abords de Saint-Sernin, dont madame Laigneau reconnaît qu’il n’est pour l’instant qu’une esquisse, est commode. La réputation internationale de l’urbaniste, méritée par quelques belles réalisations, cache tout le reste, notamment l’absence de ce cahier des charges englobant l’ensemble de la problématique des abords de Saint-Sernin : basilique, site archéologique, monuments et musées compris.

 

Daniel Cazes
Société archéologique du Midi de la France
18 août 2015

Le grand cloître roman de Saint-Sernin :
un chef-d’oeuvre dont rien ne doit être perdu

Le développement urbain de Toulouse depuis le Moyen Âge, puis la création des places Saint-Raymond et Saint-Sernin dans le deuxième quart du XIXe siècle ont complètement modifié l’environnement de la grande église. Qui imagine, aujourd’hui, qu’entre la fin de l’Antiquité et l’époque romane, l’église se trouvait en zone péri-urbaine, entourée d’une immense nécropole semblable à celle des Alyscamps à Arles ou aux grands espaces funéraires de Carthage ou de Tarragone ? L’ensemble monumental fut protégé, dans le courant du haut Moyen Âge, par un grand fossé ovale dont la trace se perçoit encore dans le parcellaire actuel (rues Bellegarde et des Trois-Renards par exemple) : c’est qu’il fallait abriter, à plusieurs centaines de mètres de la ville ceinte de ses murs, le clergé, ses familiers et serviteurs, mais aussi les récoltes dans les granges, le vin du cellier, et bien sûr le « trésor » de l’église !

La situation a évolué, durant le Moyen Âge, notamment par l’agrandissement du quartier canonial (l’espace occupé par les chanoines) vers le nord-est, mais avec sans doute des constantes : l’habitation des chanoines au nord de l’église, des cimetières à l’est et au sud, les points de contacts avec la ville se faisant vers le sud et vers l’ouest.

La connaissance que l’on a de cet espace, qui n’a cessé d’évoluer depuis presque 2000 ans, repose essentiellement sur des fouilles ponctuelles et quelque peu « marginales », celles menées dans le sous-sol du musée Saint-Raymond dans les années 1994-1996 ou celles menées dans l’emprise du lycée Ozenne en 1997, mais surtout sur l’analyse de textes anciens conservés dans les archives. Ces derniers permettent de comprendre les grandes lignes de cette évolution, mais des secteurs entiers ne sont pas documentés, notamment pour les périodes antérieures au XIIe siècle. Autant dire que les informations qui suivent, celles sur lesquelles chacun s’accorde aujourd’hui, sont susceptibles d’être largement précisées sinon bouleversées si des fouilles archéologiques de grande ampleur sont réalisées.

Un cloître, pour quoi faire ?

À Saint-Sernin, depuis qu’une première église a été consacrée dans les années 410 par l’évêque Exupère, il existe un clergé spécifique chargé d’assurer les différents offices chaque jour. Ces hommes vivent probablement, dès l’origine, en communauté. Grégoire de Tours raconte qu’en 581, la femme du duc mérovingien Ragnovald trouve asile dans la « basilique Saint-Saturnin » : il faut entendre par là que des bâtiments disposés autour de l’église étaient en mesure d’accueillir cette femme et la suite nombreuse qui l’accompagnait.

En 844, il est question du « monastère de saint Saturnin martyr » : les sites équivalents à celui de Saint-Sernin, bien connus surtout pour le nord de l’Empire carolingien, connaissent tous à cette époque une structuration qui préfigure ce que l’on rencontrera à l’époque romane, c’est-à-dire des bâtiments ordonnés autour d’un cloître pour la vie commune des desservants de l’église. Mais bien sûr, aucun de ces édifices n’est connu, et ils ne peuvent être appréhendés qu’à l’occasion des fouilles archéologiques, comme c’est le cas ailleurs.

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Fig. 1. Plan des abords de Saint-Sernin tels qu’on peut les restituer à travers divers documents d’archive. Dessin Q. Cazes.

 À partir du XIe siècle, la situation est un peu mieux connue par les textes : une douzaine de chanoines sont soumis, vers 1073, à la Règle de saint Augustin qui suppose une vie commune plus stricte que celle menée jusque-là. Sans doute comme à la cathédrale Saint-Étienne, ils sont dirigés par un prévôt et doivent user d’un dortoir et d’un réfectoire communs. Leur rôle est d’assurer les « heures canoniales », c’est-à-dire les sept offices liturgiques qui, en plus de la messe quotidienne, rythment la journée. Au début du XIIe siècle, la renommée de la grande église en cours de construction incite le pape à conférer à Saint-Sernin le titre d’abbaye, le chef des chanoines prenant le titre d’abbé, mais rien ne change sur le plan de la vie régulière.  

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Fig. 2. Saint Augustin dictant sa règle à un clerc.

Comme dans les monastères, les bâtiments de la vie commune s’organisent autour d’un cloître, qui rempli nombre de fonctions. Espace de circulation entre les différents bâtiments, il est parcouru par les processions, ses galeries reçoivent les inhumations des chanoines, il est le symbole même de la vie commune, comme le rappelait la peinture représentant saint Augustin dans une niche (dans les années 1970, cette peinture a été transférée dans le bras nord du transept). Le cloître est (re)construit à partir du début du XIIe siècle.

 

Le cloître roman de Saint-Sernin

L’architecture du cloître 

Le cloître a été entièrement détruit au début du XIXe siècle, mais son architecture peut être approchée grâce à un plan levé en 1798, conservé aux Archives départementales de la Haute-Garonne. Adossé à la nef et au transept côté nord, il mesurait 37 x 42 m : il était donc l’un des plus grands du Midi de la France, avec ceux de l’abbaye de Moissac et de la cathédrale de Toulouse (respectivement 38 x 41 m et 41 x 45 m). Le plan de 1798 montre, sur ses trois côtés ouest, sud (contre la nef) et est (contre le transept), des galeries séparées de l’espace central (le préau) par un mur-bahut ; sur celui-ci, des colonnes alternativement simples et doubles portent des chapiteaux, reprenant le modèle prestigieux de Moissac avec ses galeries charpentées. Cependant, le système des piliers d’angle ou médians est remplacé, à Saint-Sernin, par un faisceau de cinq colonnes. Un rapport de 1758 signale que les colonnes sont en marbre et qu’elles portent des arcs en plein cintre. Côté nord, la galerie est différente : des voûtes prennent appui, côté préau, sur de grands arcs, subdivisés par une colonne médiane, qui reposent sur des piliers à contreforts. Cette galerie a probablement été construite (ou reconstruite) après les trois autres, au milieu ou dans la seconde moitié du XIIe siècle.

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Fig. 3. Plan levé en 1798 (ADHG PG 376).

Dans les problématiques actuelles liées à la connaissance du cloître disparu, les questions qui se posent sont précises. Les relations topographiques entre l’église et le cloître sont-elles liées aux dispositions antérieures, notamment de l’époque carolingienne ? En d’autres termes, quels bouleversements le chantier roman a-t-il introduit dans l’évolution du site ? Quel est le degré de dépendance du cloître de Saint-Sernin par rapport à ce qui apparaît comme « le » modèle des cloîtres romans de la région, celui de l’abbaye bénédictine de Moissac ? Il faudrait aussi s’assurer que le cloître de Moissac est réellement antérieur à celui de Saint-Sernin, ce qui n’est en aucun cas garanti. En ce qui concerne la galerie nord, avec ses dispositions spécifiques dues au voûtement, la datation, qui ne pourra être connue que par des fouilles, est essentielle car des relations structurelles sont évidentes avec le grand cloître du XIIe siècle, lui aussi détruit, de l’abbaye de Grandselve, la plus puissante abbaye cistercienne du Midi de la France : il est fort probable que celui de Saint-Sernin a servi de modèle.

La sculpture du cloître 

Avec la démolition du cloître entre 1804 et 1808, Toulouse a perdu un ensemble monumental majeur dont les chapiteaux ne donnent qu’un reflet partiel. Et pourtant, quelles œuvres ! Quatre chapiteaux extraordinaires sont à placer dans la suite de ceux du portail occidental de la basilique : des lions en très fort relief paraissent comme détachés du fond, ils se retournent sur eux même ou s’opposent par le poitrail, des lianes paraissent les emprisonner entre la corbeille du chapiteau et le tailloir sculpté dans le même bloc. Il s’agit ici du témoignage de la plus grande virtuosité atteinte par les sculpteurs romans toulousains.

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Fig. 5-7. Chapiteaux Me 244, Me 211, Me 212, Musée des Augustins.

   Deux autres chapiteaux, plus petits (issus des piliers à cinq colonnes ?), présentent pour l’un une suite d’anges conduits par saint Michel qui mène le combat contre le dragon , et pour l’autre un étonnant rassemblement de personnages, dans des positions plus ou moins acrobatiques, et d’animaux (lions, lièvre, oiseaux…) pris dans un treillis de lianes à trois brins. Les autres chapiteaux conservés présentent essentiellement un décor de lions ou d’oiseaux pris dans des lianes, plus ou moins raffinés selon le talent du sculpteur qui les a réalisés. Toutes ces œuvres sont à dater dans les deux premières décennies du XIIe siècle.

Ces chapiteaux frappent par l’absence quasi-totale de figuration, ce qui produit un contraste frappant avec les programmes iconographiques de la porte Miègevile et du portail occidental qui utilisent toutes les ressources plastiques au service d’un discours visuel d’une subtilité impressionnante. Contrairement à l’abbaye de Moissac qui avait fait de la sculpture de son cloître le support d’un commentaire des Écritures, Saint-Sernin privilégie des thèmes, végétaux et animaux, à probable connotation morale plus qu’exégétique. Comme si, pour le cadre de leur vie commune, les chanoines avaient placé la sculpture sur un autre registre, plus symbolique que figuratif : contrairement au cloître de la cathédrale Saint-Etienne, le cloître de Saint-Sernin n’était pas un lieu ostentatoire. En cela, ils participaient peut-être à cette tendance plus « sévère » de l’art surgie autour des années 1100, illustrée notamment par les cisterciens pour qui l’art était utile au peuple mais ne transmettait pas réellement d’expérience spirituelle (ce que traduira saint Bernard dans sa célèbre diatribe).

Cependant, au mieux, vingt-trois chapiteaux sur la centaine que comptait le cloître ont été conservés (mais il y a eu tellement de confusions dans les collections du musée des Augustins, au XIXe siècle, qu’il est bien difficile d’attribuer tous ces chapiteaux avec certitude au cloître de Saint-Sernin). D’autre part, on ne sait comment ils ont été choisis au moment d’entrer dans le musée. On n’a donc qu’une vision très partielle de l’iconographie développée.

Il est évident que l’on peut attendre des découvertes de nouvelles sculptures, qu’elles soient fragmentaires comme cela fut le cas pour le cloître de Saint-Étienne, ou entières, abandonnées sur place au moment du démontage du cloître ou remployées dans des maçonneries. Ceci constituerait un enrichissement extraordinaire ; mais surtout, cela permettrait de confirmer l’attribution des chapiteaux des collections toulousaines et de proposer une datation plus fine pour la mise en place du cloître. Rappelons ici que les fouilles faites ces derniers mois autour de Saint-Géraud d’Aurillac ont permis la découverte de 8 chapiteaux romans, et que Léon Pressouyre avait retrouvé une très grande partie du cloître de Notre-Dame-en-Vaux de Châlons-en-Champagne dans les murs environnants… 

cloitr10Au centre du cloître, la chapelle Notre-Dame de Bonnes-Nouvelles (fig. 8, détail du plan ADHG PG 376)

En 1621 et 1622, le marchand Sébastien Taffin avait fait construire à ses frais une chapelle à l’intérieur du préau du cloître. L’édifice occupait un rectangle de 16 x 8 m, et les meilleurs artistes du moment avaient été requis pour son décor : un retable commandé à Guillaume Fontan, un plafond peint à Hilaire Pader, le plafond de la tribune et des grandes toiles à Claude Clément, une grande Vierge de Pitié à Gervais Drouet… Les chanoines y avaient deux grands caveaux pour l’inhumation des membres de la communauté. Elle fut détruite en 1804.

À l’intérieur de la chapelle, on transféra dans le retable, en 1643, une magnifique statue des années 1330, attribuée au Maître de Rieux et représentant une Vierge à l’Enfant, qui se trouvait auparavant au-dessus d’un autel dans la galerie sud du cloître (aujourd’hui au Musée des Augustins).

Les textes mentionnent également une « chapelle Notre-Dame du Salut », qui aurait été bâtie par Bernard de Gensac, abbé de Saint-Sernin de 1234 à 1263. Selon l’abbé Salvan, cette chapelle n’était autre que la salle capitulaire, mais cette affirmation est à prendre avec précaution car  il s’agit vraisemblablement d’une extrapolation à partir de l’indication fournie par le nécrologe selon lequel B. de Gensac « est enterré sous l’autel de la chapelle Notre-Dame du Salut dans le cloître » : un autre problème que les fouilles à venir devraient régler !

 

Autour du cloître, les bâtiments communs des chanoines

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 Fig. 9. Détail du plan de 1798.

Fig. 10. Rue des Cuves, détail de l’élévation. 

Malgré quelques mentions d’archives et le plan déjà cité, nous ne connaissons que peu les bâtiments qui étaient distribués autour du cloître et dans ce sens, seule l’archéologie peut permettre d’y voir plus clair. À l’est, adossé au mur pignon nord du transept et occultant l’une de ses portes, se trouvait probablement la salle capitulaire, de 13 x 7 m, à six travées voûtées d’ogives, mais on ne connaît pas la date de sa construction ni si les voûtes étaient d’origine ou non ; un autel y était consacré sous le vocable de Notre-Dame-du-Salut et les principaux dignitaires du chapitres étaient enterrés dans son sol avec des plaques tombales figurées (ce que rappelle le nom de « cavot du ci-devant Chapitre » rapporté sur le plan de 1798). Cependant,  dans les années 1730, on avait posé par-dessus un plancher et installé une cheminée, pour rendre plus confortable le lieu des délibérations capitulaires. 

 À la suite, vers le nord, un passage voûté, puis un grand bâtiment à contreforts (donc, voûté et peut-être à plusieurs niveaux) qui probablement abritait une salle d’étude, une école ou une bibliothèque ; contre son mur ouest, le plan permet de reconnaître le soubassement d’une forte tour de 8,50 m de côté. Après un nouveau passage voûté, se développait un autre édifice formant un angle au franchissement de l’ancien fossé haut-médiéval : une partie en subsiste encore, rue des Cuves, belle architecture de brique aux fenêtres élancées et couvertes d’un arc brisé, du XIIIe ou XIVe siècle.

Le plan ne permet pas vraiment de comprendre la disposition des pièces situées contre la galerie nord du cloître, parmi lesquelles se trouvait probablement le réfectoire.

Par ailleurs, au nord du cloître, une série d’édifices s’alignent contre le tracé de l’ancien fossé qui était comblé mais marquait toujours la topographie des lieux. De part et d’autre de la porte d’entrée du quartier canonial dite « porte des chanoines », se trouvent des bâtiments à usage probable d’habitation vers l’est, et un probable cellier à piliers centraux vers l’ouest.

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Fig. 11. Détail du plan de 1798.

 

Le « logis » ou « palais abbatial »

L’abbé disposait d’un espace particulier, qui n’est connu que par un plan  et un dessin réalisé alors que la démolition était en grande partie effectuée. À l’ouest du cloître, longeant le fossé haut médiéval, un enclos irrégulier s’appuyait contre le massif occidental de la basilique et était séparé du parvis par un mur de clôture. Trois édifices y étaient adossés : en partant de l’ouest, une probable tour de plan carré (de 8 m de côté), suivie d’une « cuisine » et d’un « cellier », selon les termes employés dans des rapports du XVIIIe siècle.  L’élément le plus remarquable du « logis abbatial » était sans doute le grand escalier en vis, aux armes de l’abbé d’Effiat (1641-1698), qui donnait accès à une grande salle prenant le jour par de grandes fenêtres à croisillon, à la suite de laquelle se trouvaient la « chambre abbatiale », une autre chambre puis une dernière pièce qui formait le logement du portier.

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Fig. 12. Plan du logis abbatial, 1796, archives de la paroisse.

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Fig. 13. Dessin de Léon Soulié, montrant à gauche de la façade occidentale une partie du mur d’enceinte du palais abbatial.

   En fait, si ces bâtiments semblent bien modernes, la « tour » de plan carré pourrait bien être antérieure, tout comme les constructions adossées au massif occidental de l’église que les textes décrivent comme ayant des caractéristiques médiévales.

L’abbé, et avant lui le prévôt, disposait donc d’un espace spécifique, au contact avec le reste de la ville, qui lui permettait d’affirmer son rang dans la communauté et par rapport à la société toulousaine : c’était aussi le but du couronnement de mâchicoulis du mur qui donnait sur le parvis occidental, destiné non pas à la défense, mais à l’affirmation symbolique de la puissance des chanoines et de leur chef.

L’hôpital Saint-Raymond 

 

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Fig. 14. Plan du 11 octobre 1867. En jaune, les bâtiments qui ont été détruits dans les années 1850 pour l’aménagement de la place.

L’hôpital Saint-Raymond ne faisait pas partie du quartier canonial, mais son existence est directement liée à la construction de la basilique. Tout sanctuaire abritant des reliques espérait attirer des pèlerins, et Saint-Sernin, qui possédait le corps de l’un des rares évêques martyrs des débuts du christianisme, saint Saturnin, et de très nombreuses autres reliques (parmi lesquelles, au XIIIe siècle, on s’enorgueillit de compter les corps de six apôtres du Christ…), ne dérogeait pas à la règle.

On construisit donc, dans les années 1100 (et non pas dans les années 1075 comme on le pensait encore il y a quelques années), un édifice destiné à abriter les pèlerins nécessiteux, ce que l’on appelle à cette époque un « hôpital », et dont une partie des fondations a été retrouvée (et est toujours visible) dans le niveau bas du musée Saint-Raymond. Mais il reste à retrouver la majeure partie du bâtiment, sous le parvis occidental de Saint-Sernin, c’est-à-dire la place Saint-Raymond.

Il est à l’origine  du collège Saint-Raymond, qui le remplace au XIIIe siècle puis est reconstruit encore au XVIe siècle : c’est l’actuel musée depuis 1892 . L’ensemble était pourvu d’une chapelle et de différents bâtiments, qui furent rasés au milieu du XIXe siècle.

Là encore, les incertitudes sont nombreuses : quelle était la « chapelle Saint-Jean » mentionnée dans des textes (des faux du début du XIIe siècle, mais dont certaines informations sont vraies), liée dès l’origine à l’hôpital ? Constituait-elle une survivance de l’un des nombreux sanctuaires qui devaient exister autour de Saint-Sernin à la fin de l’Antiquité et dans le courant du haut Moyen Âge, comme ont a pu le restituer pour Saint-Denis ? Comment se développaient les maisons qui semblent avoir environné l’hôpital dès la fin du XIe-début du XIIe siècle et dont une partie subsiste encore dans le sous-sol du musée Saint-Raymond ?

 

Conclusion

Malgré un état des connaissances qui peut paraître assez stable, il nous manque plusieurs choses. D’abord, tout ce que nous ne connaissons pas, qui n’est éclairé par aucun texte. Car les textes ont été écrits en vue d’intérêts bien précis (pouvoir, finance…) et n’ont que très rarement vocation à décrire la réalité. Au contraire, les fouilles permettent d’aborder tous les aspects de la vie urbaine, que ce soit la mise en place et le fonctionnement des rues, des maisons, mais aussi comment on y vit, comment l’espace évolue au cours des siècles. Bien sûr, cela ne peut être révélé par de simples tranchées de diagnostic, il faut de véritables fouilles en aire ouverte, comme celles qui viennent de s’achever à Saint-Géraud d’Aurillac ou celles en cours à Saint-Martial de Limoges, comme cela se pratique partout depuis près de cinquante ans.

Et puis, sans les fouilles, il nous manque l’essentiel : le concret de la mise en scène de la grande église romane dans son environnement médiéval. Les niveaux de sol n’étaient pas les mêmes à l’est et à l’ouest de l’église. L’analyse de l’édifice a montré que le portail occidental était précédé par un grand escalier, qui monumentalisait véritablement cet accès majeur. Il est fort probable que, comme à Compostelle, une grande fontaine se trouvait au centre du parvis limité au sud par l’hôpital et au nord par autre chose. Le secteur réservé à l’abbé et aux chanoines devait également être d’une grande qualité. Cette élite cléricale n’avait-elle pas suscité la jalousie de l’évêque Isarn qui chercha plus d’une fois à mettre la main sur l’église de pèlerinage, ses ressources et son prestige ? Ces chanoines étaient également de grands intellectuels, d’une culture patristique, littéraire et artistique sans équivalent. Ils ont contribué à mettre Toulouse au rang des villes majeures de l’Europe médiévale. Un pourcentage non négligeable des traces qu’ils ont laissées dans le sous-sol, si on laisse faire l’aménagement de la place sans fouilles archéologiques, sera une fois de plus détruit. Comme un livre dont on aurait déjà arraché une partie, qui verrait un ou plusieurs chapitres entiers disparaître avant la lecture… Il est donc impensable, quand on connaît le potentiel des lieux, de ne pas faire de fouilles exhaustives autour de Saint-Sernin !

 

Quitterie Cazes
12 août 2015

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L’Hôtel Dubarry 
dans le cadre du projet « Grand Saint-Sernin »

 

Propriété de la Ville de Toulouse, mais mis depuis fort longtemps à la disposition du lycée Saint-Sernin, qui ne l’utilise que très partiellement, le bel Hôtel Dubarry est un chef-d’œuvre de l’art du Siècle des Lumières à Toulouse. Il se découvre depuis la place Saint-Raymond, sur laquelle donne sa façade principale, qui mérite restauration et remise en couleur.

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Valoriser la place Saint-Raymond et ses monuments

Dans la restructuration globale et indispensable des abords de Saint-Sernin, cette place doit retrouver son unité triangulaire, à centrer sur une fontaine qui apportera vie, poésie et fraîcheur l’été à l’un des plus beaux sites monumentaux toulousains. Que l’on en juge : à l’est, la façade de la basilique (pour l’essentiel du XIe au XIIIe siècle), qui attend depuis longtemps sa restauration et la mise en place d’un vitrail dans sa grande rose ; au sud, celle du collège Saint-Raymond (XVIe siècle), dont la restauration demeure inexplicablement inachevée depuis seize ans ; au nord-ouest celle de l’hôtel Dubarry (XVIIIe siècle).

Seule la reconfiguration de cette place, qu’il faut refermer sur elle-même vers l’est par la construction du musée de l’œuvre de Saint-Sernin et l’aménagement du jardin des vestiges du cloître roman et de l’ancienne abbaye, redonnera leur pleine valeur et dignité à ces trois façades. Elle permettra aussi un accès sécurisé à l’Hôtel Dubarry, comme au lycée Saint-Sernin, qui développe ses bâtiments autour de l’ancien parc créé avec la célèbre demeure du XVIIIe siècle.

 

L’hôtel Dubarry enfin ouvert régulièrement au public

Comme le rappelait déjà l’an dernier La Dépêche du Midi (13 mai 2014,  article de Philippe Émery), alors que le lycée «  fait peau neuve », « l’hôtel Dubarry (XVIIIe s.), classé, maintenu en l’état par la Région, attend que la Ville, propriétaire, lui donne une destination ».

En fait, l’affaire traîne depuis plusieurs décennies en ce qui concerne la restauration intérieure de l’hôtel aménagé à la fin des années 1770 par Jean Dubarry. Elle fut à peine entreprise avec celle des stucs du grand salon. Quant à la destination du bâtiment et à son ouverture régulière au public, les intentions affichées depuis une dizaine d’années tant par la Ville que par la Région (et le lycée qui dépend de cette dernière) ne se sont toujours pas concrétisées et clairement exprimées. Évidemment, l’ensemble souffre pendant ce temps d’un certain abandon et d’utilisations non conformes à celles d’un monument historique de ce rang.

Il avait été pourtant décidé en 2012 d’établir, entre la Ville et le lycée (Région), une convention qui favoriserait la restauration générale de l’ancien hôtel, son ouverture au public, et créerait un autre point d’attraction éducatif, culturel et touristique près de Saint-Sernin.

Un premier projet, vraiment prometteur, voulait attribuer l’ensemble de l’hôtel au musée Saint-Raymond, pour qu’il y expose ses antiquités méditerranéennes découvertes ailleurs que dans le Midi de la France (Italie, Grèce, Proche-Orient et Afrique du Nord), actuellement en réserve. Ainsi y aurait-il trouvé les surfaces d’extension indispensables pour atteindre sa vraie dimension. Mais l’idée fut combattue par le lycée, qui voulait conserver un accès à l’hôtel (dans l’espace comme dans le temps) pour continuer à l’utiliser, non pour son administration, mais à des fins pédagogiques et culturelles (musique, conférences, expositions, rencontres,etc.).

Finalement, après une large concertation organisée par Nicole Belloubet (alors élue successivement à la Ville et à la Région), était apparu un moyen terme : mettre en place un partage des lieux et des compétences entre le lycée et la direction des affaires culturelles de la mairie de Toulouse, mais avec la ferme intention d’ouvrir l’hôtel au public. Tant le musée – voire d’autres institutions culturelles municipales – que le lycée apporteraient l’intérêt et la vie à l’intérieur du monument restauré. Un premier chiffrage de l’opération avait alors été conduit, établissant le coût à 10 millions d’euros. Puis, plus rien… 

 

Que faire dans l’hôtel Dubarry ? Circuit de visite du monument…

À partir d’un accès du public qui se ferait par le portail originel donnant sur la place Saint-Raymond, tout en gardant la possibilité d’un accès souterrain depuis le musée Saint-Raymond sous la place du même nom, le lycée conservant le sien depuis le parc, le circuit de découverte de l’hôtel pourrait s’établir logiquement de la façon suivante :

– Hall d’entrée du rez-de-chaussée : lieu d’accueil, avec orientation et information générales (Toulouse au XVIIIe siècle, les Dubarry en Toulousain, la Dubarry, l’hôtel de Jean Dubarry place Saint-Raymond, du XIXe au XXIe siècle : un lieu d’éducation).

– L’office et sa cheminée : caractéristiques de la salle, économie d’un hôtel et d’une famille noble au XVIIIe siècle.

– La salle à manger, ses colonnes et sa fontaine : convivialité et usages de la table au XVIIIe siècle.

– Le deuxième hall précédant le grand escalier : plan d’ensemble de l’hôtel et explication de la distribution, avec une signalétique orientant vers les autres pièces du rez-de-chaussée réservées au lycée(dont les fonctions seraient définies), vers la cour intérieure d’où l’on voit la façade à décor allégorique sculpté de la grande galerie, vers le parc cet les autres bâtiments du lycée, vers la grande cave voûtée, vers le grand escalier ; explication de la restauration de l’hôtel.

– Le grand escalier monumental : information sur son architecture, sa belle rampe de fer forgé et son sauvetage, son décor peint à l’antique, sa fonction pratique et symbolique (accès à l’antichambre et aux appartements de l’étage noble).

– L’antichambre : début de l’enfilade des appartements et pièces réservées aux collections, avec double accès au grand salon, présentation du décor et de l’usage.

– Le grand salon : fonction, décor, vue magnifique sur la basilique, l’emplacement de l’abbaye et le collège Saint-Raymond, l’Antiquité chez Jean Dubarry (peinture, stucs de Julia et leur restauration par Gabriel Burroni, explication sur l’art du stuc de l’Antiquité à nos jours).

– La petite galerie : espace intermédiaire et d’agrément vers la terrasse disparue (à évoquer ou à reconstruire, en en recherchant les colonnes disparues). Par cette galerie, possibilité de revenir vers l’escalier ou d’en venir, et accès secondaire à la chambre d’apparat.

– La chambre d’apparat : information sur la fonction et l’architecture (alcôve à colonnes), sur le décor.

– Le boudoir : information sur la fonction, l’architecture et le décor.

– Le cabinet de curiosité : fonction du cabinet et collection d’histoire naturelle de Jean Dubarry, décor, vue sur le collège Saint-Raymond.

– La grande galerie : les colonnes qui soutiennent les tribunes des extrémités étant conservées, une restitution du volume originel et de l’architecture de la galerie pourra être réalisée. Une information sur cette architecture, son décor et sa fonction sera donnée. Une évocation sera faite des collections d’art de Jean Dubarry (peintures, bronzes, marbres, etc.), très admirées au XVIIIe siècle dans ce lieu, notamment par des visiteurs étrangers. Il s’agit d’un espace historique de grande importance pour rappeler ce que furent les grandes collections de Toulouse sous l’Ancien Régime.

– Le cabinet d’étude : les « Lumières » au XVIIIe siècle. Outre cet aspect, il serait judicieux d’amorcer là un autre parcours consacré à l’histoire de l’éducation en ces lieux : des Lumières à l’éducation moderne (XVIIIe –XXIe s.). Une réflexion sur cette thématique de visite a été entamée avec plusieurs enseignants du lycée Saint-Sernin et constitue un apport important de cet établissement scolaire au projet.

– Chambre : fonction au XVIIIe siècle et décor. Information : de l’hôtel au lycée (bénédictines, pension Mazens, lycée).

– La garde-robe : fonction, décor,  transformations et architecture néo-gothique apportées par les bénédictines, évolution architecturale du lycée.

– Escalier central pour l’accès au deuxième étage.

– L’ancien internat du deuxième étage : à mettre en valeur, avec les dispositions restantes à préserver. Et y créer des séquences muséographiques et d’information sur la vie lycéenne du XIXe siècle à nos jours.

– Descente par l’escalier central jusqu’au rez-de-chaussée. Variante possible par le grand escalier.

– Accès au parc, dont une partie pourrait être réhabilitée, comme elle était au XVIIIe siècle (une documentation existe pour cela). Ce peut être un beau projet, à monter en partenariat étroit par le lycée, les archives, le service des espaces verts de la Ville de Toulouse. Information sur ce parc au XVIIIe siècle (les fabriques de Dubarry, dont le fameux « tombeau de Jean-Jacques Rousseau »). Au pied de l’hôtel, côté terrasse (autre raison pour la restituer avec ses colonnes), possibilité de concerts, spectacles, conférences en plein air, dans ce cadre calme, agréable et méconnu.

– Retour vers le hall d’accueil et la sortie. Variantes : retour souterrain vers le musée Saint-Raymond, sortie par le parc et l’entrée du lycée lors de l’utilisation par le lycée ou en collaboration avec le lycée.

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La cage du grand escalier et son plafond.

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La petite  galerie. Photo Balmario, Wikipédia.

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Le salon et son plafond

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La chambre d’apparat.
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Détail du plafond du boudoir.

Une utilisation muséographique de l’hôtel Dubarry ?

Le circuit de découverte du monument suggéré ci-dessus, qui est la proposition de base, incontournable, n’exclut pas une utilisation muséographique d’un certain nombre des salles et galeries qui le constituent. Cela suppose simplement l’avancée de la réflexion commune (de la Ville de Toulouse et du Lycée/Région, voire avec d’autres partenaires) sur les fonctions à venir de l’hôtel Dubarry. Cette réflexion doit porter sur une muséographie concernant l’hôtel, les différents établissements d’enseignement qui se sont succédé en ce lieu, les expositions temporaires susceptibles d’y être organisées, et les collections du musée Saint-Raymond à y présenter.

L’abandon pur et simple d’une utilisation par le musée Saint-Raymond ne nous semble en effet pas raisonnable dans le cadre d’une réflexion globale sur un « Grand Saint-Sernin », qui doit nécessairement comprendre l’élargissement des capacités du musée des Antiques. Ce dernier, outre l’exercice de la responsabilité de la conservation de l’hôtel et de sa sécurité (vol, incendie, surveillance ordinaire) nous semble avoir vocation, de par sa proximité, à une utilisation prioritaire de ce lieu, soit pour y disposer en permanence une partie de ses collections, soit pour y créer des expositions temporaires. Rappelons le lien extraordinaire et attractif qui pourrait être établi entre ce musée et l’hôtel Dubarry, sous la place Saint-Raymond, avec la découverte par le visiteur de vestiges archéologiques (comme à Rome sous la place du Capitole).

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Amphore : Héraklès et le lion de Némée. 540-520 avant notre ère.
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OEnochoé attique. 410-400 avant notre ère.
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Coupe à l’Héraklès.

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Miroir. Fin du IVe siècle avant notre ère.

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Apollon couronné de laurier. Haut-Empire romain.
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Tête d’homme chypriote. VIe siècle avant notre ère.
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Roue de char. Xe et le VIIIe siècle avant notre ère.
Quelques-unes des très nombreuses oeuvres des réserves… Clichés Musée Saint-Raymond.

D’un point de vue strictement muséographique, que l’on imagine un instant ce que serait la collection de vases grecs du musée et de tant d’objets d’art des antiquités méditerranéennes, sans oublier une partie du riche médaillier, dans le décor raffiné des appartements et galeries de Jean Dubarry. Des antiques dans un décor à l’antique ! Il y a là un magnifique projet à mener pour Toulouse, pour les Toulousains, et susceptible d’attirer bien plus de visiteurs dans les collections d’un musée qui ne peut actuellement les mettre complètement en valeur, faute de la place nécessaire.

Et, si nous revenons à l’idée essentielle qui doit structurer un projet patrimonial global, raisonné, pour les abords de Saint-Sernin, on voit l’intérêt d’un tel lien entre Saint-Raymond et Dubarry, qui n’exclut nullement d’autres possibilités d’utilisation de l’hôtel. 

Il s’agit bien, en fait, de créer une dynamique extraordinaire qui fera de Saint-Sernin le cœur d’un quartier où l’on vit, certes, de référence pour les citadins, mais à dominante patrimoniale, avec la multiplication et l’enrichissement des centres d’intérêt. On sait ailleurs, dans de nombreuses villes d’Europe, l’incidence culturelle, touristique et économique que cela a. Toulouse peut bénéficier de leur expérience positive et faire encore mieux avec l’atout qu’elle possède.

 

Daniel Cazes
Société archéologique du Midi de la France
25 juillet 2015

un projet de dimension européenne pour la capitale d’une grande région 

st sernin tronc renaissa002 mDétail d’un tronc en bois sculpté de la Renaissance conservé dans les collections de Saint-Sernin en réserve : masque de Silène dont la bouche permettait l’introduction de monnaies. Cl. D. Cazes.

Qu’est-ce qu’un musée de l’œuvre ?

C’est un musée dédié à un grand monument religieux, dont il présente l’histoire et l’architecture à travers des documents d’archives, des maquettes, des photographies, des objets. Il permet de montrer au public, dans de bonnes conditions, des œuvres rares et fragiles, qui restent sans cela totalement méconnues. C’est aussi un lieu d’accueil des très nombreux visiteurs d’un chef-d’œuvre comme Saint-Sernin. 

Ce musée s’impose aujourd’hui à Toulouse et représente un enjeu de première importance pour la ville et la vaste région de sept millions d’habitants dont elle va devenir la capitale. Son projet doit enfin entrer dans une phase de réalisation, car une  riche collection, actuellement en souffrance, permet un discours muséographique extraordinaire et attractif.  Ce musée favorisera et organisera la visite de la basilique Saint-Sernin et du site archéologique sur lequel elle s’élève. Le bon achèvement de la restauration de la basilique, comme la fouille et la mise en valeur des vestiges archéologiques sont indissociables de ce futur musée et s’inscrivent dans un même plan d’ensemble.

Naissance d’un projet

La nécessité de construire un tel musée est apparue dès 1988. Cela fait donc déjà près d’une trentaine d’années. La restauration  de la basilique dans les années 1960-1990 a généré une importante collection lapidaire (sculptures romanes et gothiques originales ou néo-romanes et néo-gothiques créées au XIXe siècle, entre autres éléments déposés). La progression de ces travaux prévue à l’ouest des tribunes de la nef, dans les chapelles et salles superposées du massif occidental, posait aussi la question du transfert et de la conservation de l’importante collection de textiles anciens, sculptures, moulages, meubles, reliquaires, châsses, mobilier liturgique et de procession, concentrés là dans de mauvaises conditions depuis des décennies. Il ne fallait pas, non plus, oublier le devenir de la salle des archives (avec certains documents dignes d’une exposition régulière) et d’un certain nombre d’œuvres d’art non présentées dans la basilique ou actuellement déposées dans les réserves de divers musées. Vinrent s’ajouter deux importantes maquettes de Saint-Sernin réalisées pour l’exposition de 1989, des objets découverts lors de recherches archéologiques (dans le sarcophage dit de Guillaume Taillefer et lors des fouilles du lycée Ozenne), des sarcophages qui périssaient dans le jardin de la basilique, des graffitis d’organistes sauvegardés par Pierre Bellin…

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 Sculptures déposées dans les tribunes de Saint-Sernin…

De nombreux visiteurs aujourd’hui sans accueil et sans information

À cette véritable collection de musée d’un indéniable intérêt s’ajoutait toute une réflexion sur l’augmentation considérable du nombre de visiteurs de la basilique et sur la nécessité de les accueillir, les informer, les orienter dans leur visite du monument majeur de Toulouse. Tout cela se déclinait naturellement en un programme classique de musée de l’œuvre, étroitement lié au monument auquel il est consacré : hall d’accueil et de repos, toilettes (il n’y en a toujours pas pour les 300 000 visiteurs annuels de Saint-Sernin en 2015 !), boutique, cafeteria, auditorium, présentation audiovisuelle en plusieurs langues de la basilique, maquettes de l’abbaye disparue, maquettes montrant les différentes phases de construction et de restauration, salles d’exposition permanente, salle d’exposition temporaire, ateliers pédagogiques.

Aspects d’une préfiguration

Trois opérations de communication des savoirs et des œuvres ont en partie préfiguré ce musée : l’exposition Saint-Sernin : trésors et métamorphoses, à Toulouse et Paris en 1989-1990, l’exposition Les fouilles archéologiques du lycée Ozenne à Toulouse,  à Toulouse en 1999, les panneaux didactiques sur  l’histoire et la légende de saint Saturnin réalisés pour la basilique en 2013. Les trois ont suscité un vif intérêt du public, auquel rien de permanent n’est offert aujourd’hui pour accompagner sa découverte de Saint-Sernin.

Un beau bâtiment à concevoir au nord de la basilique

Dès ces années 1988-1990, est apparue l’idée que ce musée devrait être situé au nord de la basilique, au débouché des rues Gatien-Arnoult et des Cuves, sur l’emplacement de l’actuel parking né spontanément au XXe siècle après la démolition d’un îlot de maisons. Ce terrain reste depuis lors constructible et sa situation est  privilégiée : il est sur une partie des vestiges de l’abbaye qui pourraient être accessibles  en sous-sol ; il est au contact de l’emplacement l’ancien grand cloître, dont la remise en valeur et le préau agréablement jardiné feraient  le lien avec la basilique (par l’ancienne porte romane du cloître) ; il permet de concevoir un bâtiment pour ce musée qui refermerait l’espace actuel, trop dilaté, de la place Saint-Raymond, cacherait les disgracieux bâtiments qui se profilent vers l’est, et offrirait enfin les plus belles vues qui soient sur la basilique, particulièrement celles, somptueuses, du soleil couchant.

Un programme muséographique passionnant

Ainsi idéalement situé, ce musée pourrait occuper un millier de mètres carrés au sol, avec un sous-sol archéologique, et trois à quatre niveaux : un rez-de-chaussée, deux à trois étages selon les hauteurs sous plafond choisies et les contraintes urbaines. Soit, au total, les 4000 à 5000 mètres carrés indispensables pour le traitement du programme muséographique. Sans donner ici tout le détail de l’exposition permanente, suggérons l’effet produit par les salles de maquettes, de sculptures, par celles exposant les textiles, notamment celle qu’il faut réserver à l’extraordinaire samit de soie almohade du XIIe siècle dit « suaire de saint Exupère », celles qui expliqueraient ce qu’ étaient les chanoines, leurs maisons, l’abbaye disparue, la musique née à Saint-Sernin, celle réservée aux restes archéologiques des sépultures des comtes de Toulouse, celles évoquant les Corps Saints et les processions qui les accompagnaient dans leur périple toulousain, ou encore celles qui rendraient compte des différentes restaurations de la basilique, du XVIe au XXe siècle.

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Détail du « suaire de saint Exupère » : un rare tissu du XIIe siècle, très rarement présenté au public.

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Détail du « suaire » de saint Exupère. Cl. M. Prin. 
Cette photo en noir et blanc est la plus nette qui existe pour bien lire tous les détails iconographiques de ce splendide et exceptionnel tissu créé sur le territoire de l’actuelle Andalousie, lorsque celui-ci faisait partie de l’empire almohade.

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Détail d’ un tronc en bois sculpté de la Renaissance conservé dans les collections de Saint-Sernin en réserve: buste féminin. Cl. D. Cazes.

Un musée que tous les touristes et les Toulousains s’attendent à trouver à Toulouse

Ce musée correspond assurément aux attentes manifestées aujourd’hui par les visiteurs des plus grands monuments du monde entier, dont Saint-Sernin, site et monument, fait partie. Citons, par exemple, le musée de l’œuvre de la cathédrale de Strasbourg, le Museo dell’Opera del Duomo de Florence, le musée cathédral de Compostelle. On n’a que trop différé la réalisation de ce musée équivalent toulousain et, de ce fait, Toulouse a pris un grand retard par rapport à de nombreuses autres villes d’art européennes, ce qui ne peut que freiner le développement du tourisme et priver les habitants-citoyens de l’information à laquelle ils ont droit.

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Une salle du musée de l’oeuvre de la cathédrale de Strasbourg© L’Internaute Magazine/ Bénédicte Huart.

Site du musée de l’oeuvre Notre-Dame.

Un partenariat entre la Ville et l’Église catholique

D’un point de vue statutaire, Saint-Sernin étant une église-monument historique appartenant à la municipalité et affectée au culte catholique, la création de ce musée devra faire l’objet d’un partenariat entre la Ville de Toulouse et l’Archevêché/Paroisse Saint-Sernin. Une harmonieuse collaboration, riche d’avenir pour tous, s’impose en effet pour que le monument-lieu de culte, le nouveau musée et les espaces archéologiques (dont celui du cloître) liés à ceux-ci soient régulièrement ouverts au public et selon un système horaire concerté.

Protection du Patrimoine et sécurité

De même devra-t-il en être de l’organisation de la sécurité des biens et des personnes. Le futur musée, les aires archéologiques de plein air (cloître notamment) et la basilique devraient faire partie du même enclos, dans la tradition de l’ancienne abbaye. Concrètement, basilique et sites archéologiques doivent être protégés par des grilles, en extension du système mis en place au XIXe siècle, closes la nuit, ouvertes comme pour les jardins publics le jour, de 7h ou 8h du matin au coucher du soleil. Et l’ensemble ainsi formé doit disposer d’un gardiennage diurne, d’une vidéo-surveillance et de détecteurs de présence la nuit. On ne saurait trop recommander d’éviter l’enlèvement des grilles actuellement en place autour de la basilique si l’on n’a pas au préalable résolu d’une manière analogue la protection du monument et de son site. La porte Miègeville est un chef-d’œuvre absolu de l’art roman et il n’est pas raisonnable de la laisser à la portée de toutes les dégradations. De même voit-on mal les murs de la basilique constamment tagués, ou les espaces logés entre les absidioles transformés en urinoirs publics.

Daniel Cazes
4 juin 2015

Quelques autres oeuvres du futur musée…

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Buste de saint Raymond, présentant la basilique Saint-Sernin, qui était utilisé pour la grande procession des Corps-Saints. 
XIXe siècle.
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Graffiti d’organistes du XVIIe siècle, sauvegardés par Pierre Bellin lors de la dernière restauration de la basilique Saint-Sernin.

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Fanal néo-médiéval en cuivre doré utilisé pour les processions nocturnes. 
XIXe siècle.

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Pierre Mathieu, 1852-1853 : chapiteau néo-roman, réalisé pour la crypte basse de Saint-Sernin, représentant l’annonce du reniement de Pierre.

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Frises de chapiteaux s’articulant avec des têtes en console (2e quart du XIVe siècle), provenant de la chapelle de Rieux au couvent des Cordeliers de Toulouse, qui avaient été réutilisées dans le réaménagement de la crypte basse de Saint-Sernin.

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Châsse-reliquaire de saint François d’Assise et de sainte Claire. Bronze doré. XIXe siècle.

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Pierre Mathieu, 1852-1853: chapiteau néo-roman, réalisé pour la crypte basse de Saint-Sernin, représentant le Christ en majesté.

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Pierre Mathieu, 1852-1853 : chapiteau néo-roman, réalisé pour la crypte basse de Saint-Sernin, représentant la Vierge à l’Enfant.

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Pierre Mathieu, 1852-1853 : chapiteau néo-roman, réalisé pour la crypte basse de Saint-Sernin, représentant l’exaltation de la Croix.

 

un projet européen pour Toulouse et la Région Languedoc-Pyrénées ?

Texte publié dans La Voix du Midi

 

Lors d’un précédent article dans la Voix du Midi, nous avons plaidé en faveur d’un grand projet à la fois patrimonial et urbain pour Saint-Sernin et ses abords. Un certain nombre de contacts et d’informations nous a conforté dans cette idée, qui est aussi portée par la Société archéologique du Midi de la France. Il faut s’accorder sur l’ambition nécessaire d’un tel projet, certainement celui que Toulouse ne peut se permettre de rater ou de faire à moitié. Parce qu’il est, d’une part, le seul qui, bien au-delà des limites communales, la doterait de cette « locomotive » indispensable à son classement au sein du Patrimoine mondial de l’UNESCO, et, d’autre part, celui qui serait au niveau de sa nouvelle dimension de capitale d’une merveilleuse région. 

Rappelons l’enjeu : mettre en valeur et expliquer, au cœur de la ville, son monument majeur, parce qu’il est puissamment identitaire et attractif. Ainsi  les Toulousains se l’approprieraient pleinement, de tous les points de vue (cultuel, culturel, esthétique, urbain, touristique, etc.) et le monde entier aurait envie de venir à Toulouse découvrir l’exceptionnelle église romane entreprise au XIe siècle. Que seraient aujourd’hui Madrid sans le Prado, Bilbao sans le Guggenheim, Londres sans Westminster et le British Museum, Berlin et Munich sans leurs extraordinaires bouquets de musées, Paris sans Notre-Dame et le Louvre, mais aussi Damas et Cordoue sans leurs grandes mosquées, ou Pise et Strasbourg sans leurs cathédrales ? Pour Toulouse, c’est Saint-Sernin qui s’impose.

Cependant, la seule existence de ces hauts lieux de la civilisation ne fait pas tout. Il y a aussi la manière dont on les respecte, les connaît, les considère, les met à la hauteur de la vue de tous ceux qui, urbi et orbi, ont la volonté d’en apprécier les qualités irremplaçables. On ne peut en effet valoriser que ce que l’on connaît. Or, dans le cas de Saint-Sernin, les démolitions inconsidérées pratiquées à ses abords au XIXe siècle nous ont privés de la majeure partie du contexte du monument et donc d’éléments indispensables à sa compréhension. Notre devoir est aujourd’hui de retrouver tout qui peut l’être, et donc de réaliser de vraies fouilles archéologiques – pas seulement les sondages annoncés – sous les places Saint-Raymond et Saint-Sernin. C’est le premier acte de l’opération. En faire l’économie serait une erreur puisque son résultat conditionne la définition du projet : concrètement, le cahier des charges sans lequel ni l’urbaniste, ni les architectes, ni les conservateurs de musées et de monuments peuvent agir rationnellement. L’archéologue les précède nécessairement et l’urbaniste ne saurait seul décider d’un projet aussi complexe.

C’est pourquoi, dans le monde actuel, partout où il y a tant à gagner avec un tel acquis patrimonial, l’archéologie intervient autour du monument  avant la mise en valeur d’ensemble. L’exemple de Valence, en Espagne, entre autres, mérite d’être médité à Toulouse, parce que les deux villes, d’importance comparable, sont actuellement confrontées aux mêmes.  problèmes de développement urbain et touristique. Il y a une trentaine d’années, comme aujourd’hui, le Micalet, célèbre clocher de la cathédrale, servait de repère monumental majeur à la ville. Mais, depuis ce temps, les choses ont beaucoup évolué : la cathédrale


Valence. Place de la cathédrale.

Centre archéologique de La Almoina.

L’Almudin. Cliché micalet1717, 2011.

a été restaurée, et, à ses abords, les musées se sont multipliés, rénovés, agrandis, un magnifique lieu d’exposition temporaire a été aménagé dans l’Almudin (grenier arabe des XII et XIII siècles), jardins et places ont été rendus aux piétons, et toute une partie de la ville antique et médiévale a été fouillée au chevet de la cathédrale, sous l’ancienne Almoina (institution charitable).  La fouille a généré un site archéologique de première importance, dont la visite est aujourd’hui passionnante.  Que retenir, en clair ? Autour du monument principal de la ville, on a su valoriser ou créer de nombreux autres points d’intérêt, qui permettent à la fois de mieux comprendre la cathédrale et d’élargir le champ culturel comme celui du tourisme. C’est dans ce sens qu’il faut aller à Saint-Sernin, pour l’avenir de Toulouse et du Languedoc.

 

Daniel Cazes
Conservateur honoraire de Saint-Sernin et du musée Saint-Raymond
Président de la Société archéologique du Midi de la France
4 juin 2015

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Il semblerait que l’on veuille débaptiser la place Saint-Raymond. Son nom est pourtant bien indiqué au passant par une ancienne plaque émaillée encastrée dans le mur de façade nord du bâtiment du XVIe siècle qui abrite le musée… Saint-Raymond ! Est-il raisonnable de nier ainsi l’histoire d’un haut-lieu patrimonial de Toulouse ? Même si l’histoire de Raimond Gairard, qui vivait à la fin du XIe siècle et au début du XIIe, a fait l’objet récemment de nouvelles analyses, pour la débarrasser d’aspects hagiographiques et légendaires, le personnage, charitable, dévoué à Saint-Sernin, au point peut-être d’avoir joué un rôle important dans sa construction, a laissé son nom à un hôpital, devenu ensuite collège universitaire puis musée. On vénérait sa sépulture, dans un sarcophage de marbre, dans la chapelle Saint-Raymond, qui occupait, jusqu’à sa démolition au milieu du XIXe siècle, l’espace aujourd’hui vide entre la basilique et le musée. L’aura du personnage lui valut la sainteté.


Détail du retable de Pierre Affre, aujourd’hui dans l’église de Castelsagrat. Cl. C. Soula, Inventaire général Région Midi-Pyrénées.

 

Le premier enjeu d’une fouille complète de la place Saint-Raymond est bien de retrouver les vestiges, qui viennent de réapparaître*, au ras du sol, de cette chapelle de la fin du moyen-âge. Elle en avait sans doute remplacé une plus ancienne. Le monument est connu par des plans et dessins, mais insuffisamment. Il contenait un splendide retable baroque, commandé à Pierre Affre en 1667, aujourd’hui exilé à Castelsagrat (Tarn-et-Garonne). L’intégration de cet espace souterrain au musée Saint-Raymond, dans la continuité de son actuel sous-sol archéologique, coule de source. Il doit en être de même de même de tout l’espace occupé par le premier bâtiment de l’hôpital Saint-Raymond, qui se trouvait au nord et au nord-ouest de cette chapelle, c’est-à-dire sous la place actuelle. Le mur sud de cet hôpital a déjà été découvert sous le musée, et la majeure partie de ce bâtiment se trouve encore sous la place. On perçoit tout l’intérêt de sa fouille : mieux en saisir le plan, la fonction, la position par rapport à la basilique, dont il était une annexe, réservée à l’accueil des pauvres, malades et pèlerins. C’est toute l’organisation médiévale du grand sanctuaire de Saint-Sernin que l’on saisira mieux en fouillant de façon exhaustive tout ce secteur.

 

La fouille du musée a aussi montré en 1994-1996 que, dans les couches les plus profondes, existent encore d’importants vestiges de la nécropole paléochrétienne qui s’était largement étendue autour du tombeau de Saturnin. Puis, ce secteur semble avoir été réservé aux chantiers successifs de construction (IVe-Ve siècles, puis XIe-XIIe siècles) menés par les clercs qui veillaient sur ce tombeau du premier évêque connu de Toulouse, l’un des martyrs les plus honorés de l’ancienne province romaine de Narbonnaise. D’où la conservation in situ, aujourd’hui, du spectaculaire four à chaux de la fin de l’Antiquité, qui impressionne la majorité des visiteurs du musée Saint-Raymond, musée des Antiques de Toulouse. Le détruire et détruire les autres vestiges de l’hôpital puis collège Saint-Raymond eussent été une perte pour le patrimoine toulousain. Pourquoi, maintenant, traiter différemment ce qui est sous la place Saint-Raymond et qui se trouve dans la continuité de cet extraordinaire site archéologique, qui nous parle des périodes les plus anciennes de l’histoire de notre ville, dont si peu de textes nous informent ?

De plus, la proximité d’un lieu nommé le Peyrou laisse planer l’idée que dans ce secteur arrivaient, sans doute depuis la Garonne (actuel port Saint-Pierre ?), les pierres et marbres nécessaires aux chantiers et aux cimetières (sarcophages) de Saint-Sernin. Cela valut à la fois pour la construction de la première basilique autour de 400 et de celle qui la remplaça aux XIe et XIIe siècles. La fouille intégrale de la place Saint-Raymond est donc susceptible de nous apporter des connaissances d’une extrême importance sur ces chantiers, leur chronologie, leur organisation. Une partie des « archives » utiles à une meilleure étude de la basilique que tous admirent aujourd’hui se trouve très probablement là. Et qui sait si l’on ne retrouvera pas toutes les dispositions du parvis médiéval de la vaste église, dont il faudrait évidemment tenir compte dans le projet de réaménagement et de mise en valeur confié à l’urbaniste Joan Busquets, sous le contrôle de l’administration des Monuments Historiques et de celle des Bâtiments de France. Nous l’avons dit plusieurs fois, la basilique n’est pas un monument isolé, dont l’intérêt s’arrête à la limite de ses murs périphériques. Elle forme un corps inséparable de son environnement immédiat.

  

Façade de l’Hôtel Dubarry. Cl. moudenc.unblog

Et, après cette fouille complète de la place Saint-Raymond, que faire là ? Comme nous l’avons proposé depuis longtemps, une vaste crypte archéologique devrait être aménagée sous la place, accessible naturellement depuis le sous-sol du musée Saint-Raymond, dont elle serait le prolongement logique et didactique, tout en étant aussi une possibilité non négligeable d’extension du musée (qui en a bien besoin), en direction du sous-sol de l’Hôtel Dubarry. Au-dessus, la place Saint-Raymond reprendrait ses droits, dessinée d’une nouvelle façon, en fonction des découvertes et de la construction du musée de l’oeuvre de la basilique, agrémentée d’une fontaine qui lui donnerait le charme et la vie qui lui font gravement défaut aujourd’hui.

Daniel Cazes
28 juin 2015

 

*Lors d’un rapide sondage archéologique dirigé par Pierre Pisani, directeur du service archéologique de Toulouse-Métropole.

 

  

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Un sondage n’est pas une fouille

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            Sondages réalisés au cours du mois de juin. Musée Saint-Raymond.

Les sondages en cours autour de la basilique Saint-Sernin (bien sûr réalisés avec les techniques de l’archéologie) sont des sondages d’évaluation, qui ont donc pour seul objectif d’évaluer le potentiel archéologique du site. Dans le cas de Saint-Sernin, les sondages sont arrêtés dès qu’apparaît la première couche archéologique ; ce n’est qu’exceptionnellement qu’ils sont poursuivis jusqu’au sol naturel. Ils ne peuvent en aucun cas être confondus avec une fouille préventive et encore moins avec une fouille programmée.

Une fouille préventive n’est « préventive » que parce qu’elle « prévient » la destruction de vestiges archéologiques que pourraient occasionner  des travaux. Elle est prescrite par la Direction régionale des Affaires culturelles (service régional de l’archéologie).
            Dans le cas de l’aménagement actuellement prévu des places Saint-Sernin et Saint-Raymond, la fouille ne concernerait que les premières couches archéologiques, touchées par la réfection du sol, les tranchées nécessitées par la reprise des réseaux et les trous occasionnés par la plantation d’arbres… le tout conduit sans vision de l’ensemble… puisque celui-ci ne serait pas fouillé… 

Une fouille programmée est la fouille complète d’un site dont l’intérêt est connu et reconnu, réalisée sans la contrainte de travaux projetés, pour son seul intérêt scientifique et patrimonial. C’est une fois la fouille achevée et en fonction des découvertes qu’est élaboré le projet de mise en valeur du site, qui peut donc les intégrer et les présenter aux publics actuels et aux générations futures. 

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Le four à chaux découvert à 3 mètres au-dessous du sol actuel, lors des fouilles réalisées en 1994-1996 dans le sous-sol du Musée Saint-Raymond.

Cl. J.-F. Peiré. Musée Saint-Raymond.

Les sondages n’ont pas manqué de confirmer les résultats attendus. Les vestiges archéologiques sont apparus sur l’ensemble du site à quelque 30 centimètres sous le goudron : mur d’un bâtiment de l’hôpital Saint-Raymond (qui a précédé le collège qui abrite aujourd’hui le musée), mur de la chapelle du collège, sépultures en pleine terre et caveaux du cimetière… Au nord, ils mettront au jour les vestiges du cloître et des bâtiments canoniaux. Au-dessous de ces premiers vestiges, ce sont encore plus de mille ans d’histoire qui attendent les archéologues (jusqu’à 3 m d’épaisseur) : la construction de la grande église romane et des bâtiments de l’abbaye, celle de la première église construite à partir de la fin du IVe siècle par Silve et Exupère, la nécropole du Haut-Moyen Age et de la fin de l’Antiquité…

C’est une fouille programmée qu’il faut à Saint-Sernin !

7 juillet 2015

L’aménagement du site de Saint-Sernin, une affaire d’urbanisme ou de patrimoine ?

Un projet d’ensemble pour la ville

La mairie de Toulouse a engagé en 2008 une large réflexion pour un projet d’agglomération à l’échelle du Grand Toulouse, avec l’ambition de pouvoir prétendre au « statut de métropole européenne » : à condition, entre autres, qu’elle « remette à niveau ses grands équipements »… (La Dépêche, 20/04/2011

Pour le centre de Toulouse, c’est le projet de l’architecte-urbaniste Joan Busquets qui a été retenu en novembre 2010.

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Il s’agit de faire de Toulouse « une ville de l’eau », entre canal et Garonne sur laquelle la ville doit s’ouvrir. Avec des questions qui sont : « comment on l’identifie par du mobilier urbain, par des éléments de voirie très caractéristiques, des espaces publics, la signalétique, le pavage… » http://www.ladepeche.fr/article/2010/11/20/952589-cohen-busquets-est-le-plus-inventif.html

Il n’est jamais question de patrimoine.

L’une des premières réalisations, et parmi les plus emblématiques de l’ouverture sur la Garonne, a été la construction des gradins sur le site de l’ancien port Saint-Pierre, achevée au printemps 2014 pour un coût d’environ 2,4 millions d’euros (La Dépêche, 05/05/2014)

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Vue des gradins depuis le Pont Saint-Pierre © Inconito (Observatoire du design_urbain).

Les travaux ont été engagés sans aucune réflexion sur l’intérêt archéologique du site alors que les services de l’État avaient prescrit un diagnostic. Quand les terrassements ont mis au jour des vestiges, on a alors procédé à une fouille d’urgence (« express » : (5 jours !) sur une section du rempart romain et les installations d’un atelier de tannerie des XVIIe et XVIIIe siècles… suivie d’une journée « porte ouverte » tout aussi expéditive le 26 octobre 2013, et le ré-enfouissement ou la destruction des vestiges le soir même : pour ne pas retarder le chantier… (Bulletin de la SAMF, 15 octobre et 5 novembre 2013
            On a notamment laissé passer une information importante, celle de la date de la destruction du rempart, faute d’avoir fouillé sous la section de courtine qui s’était effondrée sur le côté.

En 2014, la nouvelle municipalité a reconduit Joan Busquets dans ses attributions, en modifiant quelque peu la commande, « avec une ‟inflexion patrimonialeˮ […] en cohérence avec la candidature de la Ville au titre de l’Unesco » (Le Moniteur, 03/03/2015). Le réaménagement des places Saint-Sernin et Saint-Raymond, qui était jusque-là secondaire, est devenu l’une des priorités du nouveau mandat.
            Quatorze projets de Joan Busquets seront ainsi réalisés de 2015 à 2020, pour 65 millions d’euros (Côté Toulouse, 01/07/2015).

La prise en compte du site de Saint-Sernin reste évidemment dans la logique du plan d’ensemble de requalification de la voirie et des espaces publics, s’inscrivant dans le cheminement qui conduit du boulevard à la place Saint-Pierre.
            La commande passée à l’urbaniste n’est pas de traiter le monument mais de traiter son environnement pour le « mettre en valeur ».

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Réaménagement au niveau de l’ancien cloître de Saint-Sernin- Agence BAU-B.

L’« évocation » du cloître disparu, sur le flanc nord de la basilique, fournit le schéma pour un « jardin » constitué de quelques arbres et de bandes de pelouse dans un grand quadrilatère de bancs disposés sur l’emplacement du mur-bahut des galeries. Les grilles qui entourent l’église seront supprimées.
            Le traitement des sols serait semblable à ceux de la rue Alsace-Lorraine et du square Charles-De-Gaulle.

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Aménagements du square Charles-de-Gaulle et de la rue Lafayette (PSS-ARCHI_EU)

Le projet n’est qu’une esquisse, comme le souligne Annette Laigneau (à la suite de notre « décryptage » ?), l’adjointe au maire chargée de « l’urbanisme réglementaire et de la mise en valeur du patrimoine toulousain » (La Dépêche, 30/07/2015).

Il est en tout cas entendu que la grande église romane mérite mieux que son environnement actuel.

Un site majeur reconnu du patrimoine historique, archéologique et artistique de Toulouse… entièrement propriété de la Ville

Mais Toulouse n’a jamais eu de politique du patrimoine :
           – Toulouse n’a pas de secteur sauvegardé : le règlement n’a jamais été adopté par le conseil municipal.
            – Toulouse n’est pas Ville d’art et d’histoire (label décerné par le ministère de la culture), contrairement à Auch, Cahors, Rodez, etc.
           – Toulouse n’a pas de politique pour son propre patrimoine historique.
           – Toulouse n’a pas de politique du patrimoine public et privé (une réflexion est en cours, lancée par la nouvelle municipalité, mais ce serait trop tard pour Saint-Sernin ?).

C’est la raison pour laquelle le site de Saint-Sernin n’est abordé que sous l’angle d’un urbanisme « de voirie », qui ne prend pas en compte le patrimoine.
            Et c’est pour la raison pour laquelle les richesses archéologiques de Toulouse sont toujours considérées comme un « risque ».

C’est pourtant de « chance archéologique » dont on devrait parler ! Et la chance du site de Saint-Sernin, c’est en plus d’être un espace public entièrement propriété de la Ville, qui sera donc également propriétaire de tous les objets et vestiges trouvés lors des fouilles.

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Les sondages de ces dernières semaines ont mis au jour l’inscription funéraire, de la fin du XIIIe siècle ou du début du XIVe, du chanoine Jean Dominique. 

Imaginez que l’on retrouve ne serait-ce qu’une dizaine, une vingtaine de chapiteaux du cloître (ce qui n’a rien d’improbable) ! Sans compter ce que recèlent les trois mètres de couches archéologiques. Un enrichissement considérable de notre connaissance de l’histoire de Toulouse… et de ses collections, que bien des villes savent valoriser et que d’autres nous envieraient.

La décision de réaliser une fouille complète du site relève des compétences de la Ville, et non pas de la Direction régionale des Affaires culturelles comme on l’affirme trop souvent.
           Le rôle de la DRAC est de faire procéder à des sondages d’évaluation (ce qui vient d’être fait) et de prescrire une fouille préventive s’il s’avère que les travaux menacent de destruction des couches archéologiques (ce qui est le cas), en restant dans la limite de l’emprise du chantier  : dans le cas du projet de Joan Busquets, il s’agirait de fouiller les couches superficielles correspondant à la mise en place du pavement, et l’emprise des tranchées des réseaux et des trous pour planter les arbres.
          Si la Ville décidait de faire procéder à une fouille complète du site, le rôle de la DRAC serait d’en assurer le contrôle scientifique et technique, pour garantir la qualité de la fouille.

Aucun projet ne peut être définitivement arrêté avant que la fouille ne soit faite. Comme dans le sous-sol du musée Saint-Raymond, et comme dans tous les grands musées de site, c’est en fonction des découvertes que sont définis les niveaux et les zones à conserver pour la visite (le cloître roman, l’ensemble du Haut Moyen Âge, la nécropole antique…), l’implantation des structures portantes de la crypte archéologique et du musée de l’œuvre, les locaux techniques, etc.

Il y a donc deux façons d’envisager le site de Saint-Sernin :
            – une façon « passive » : le monument est là pour lui-même et attire des touristes, un environnement plus propre est suffisant ;
            – et une façon « active » : la grande église devient un monument-clef du XXIe siècle, génère un paysage spécifique (patrimonial, inscrit dans l’histoire du site) et des activités (notamment touristiques). L’enjeu est alors à la fois celui d’un véritable projet urbain et patrimonial.

C’est le projet d’un grand ensemble patrimonial et muséographique, constitué d’une part de la basilique et du musée de l’œuvre de Saint-Sernin, et d’autre part d’une crypte archéologique reliant le musée Saint-Raymond à l’Hôtel Dubarry.

Un projet que devrait tout naturellement faire sien la municipalité qui, en installant le comité chargé de préparer le dossier de candidature à l’inscription au patrimoine mondial de l’UNESCO, affirmait le 22 mai 2015 vouloir « placer le patrimoine historique au cœur de ses préoccupations, en l’intégrant dans des projets urbains » (La Dépêche, 23/05.2015).

  17 août 2015

Demain Saint-Sernin ?

Les panneaux installés au début du mois de juillet sur les grilles du jardin de Saint-Sernin réalisent la prouesse d’une présentation très synthétique et qui met parfaitement en évidence le caractère exceptionnel du site de Saint-Sernin, tant du point de vue de l’histoire de la ville que de celui de son patrimoine archéologique et monumental.

Consulter les panneaux

Qu’est-ce que ces panneaux disent d’autre ?

Que l’écart est saisissant, entre le patrimoine exceptionnel que représente le site de Saint-Sernin et le projet d’aménagement qui n’en tient aucun compte.

Les places Saint-Sernin et Saint-Raymond qui entourent la basilique seraient traitées comme l’ont été la rue Alsace-Lorraine, la rue Gambetta, la place Saint-Pierre… On ne peut quand même pas considérer le simple tracé au sol qui serait censé rappeler l’emplacement du cloître de l’abbaye comme une mise en valeur du patrimoine ! Et qu’en est-il des autres édifices de l’abbaye ? Et la nécropole antique ? Etc.

Les galeries du cloître sont connues par des dessins et des plans, et leur évocation dans le traitement du sol de la place ne nécessite pas de fouilles archéologiques. Les sondages de diagnostic archéologique ne sont imposés que parce que la mise en place du revêtement de la place (une couche de béton sous un pavement ?) pourrait entraîner la destruction des premières couches archéologiques, et la reprise des réseaux et la plantation d’arbres des destructions plus importantes encore.

Le dernier panneau entretient d’ailleurs une confusion entre sondages (de diagnostic) et fouille préventive (voir ci-dessus : Un sondage n’est pas une fouille). Et que les « diagnostics archéologiques préventifs » aient pour objectif de « protéger » les « vestiges […] mis au jour sur site, confiés à un musée ou réenfouis pour une extraction (sic) ultérieure » est une formulation quelque peu… mais comment appelle-t-on ça ?

Toulouse a l’ambition d’être inscrite au Patrimoine mondial par l’UNESCO : c’est de patrimoine dont il s’agit, et non pas d’aménagements urbains.

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BAU-B-Arquitectura I Urbanismo

France 3 Midi-Pyrénées 3/3/2015

9 juillet 2015

Toulouse et ses musées : une capitale européenne de la culture ?

Un dossier à suivre…

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Dessin Philippe Biard, Studio Différemment 2015, publié dans A Toulouse, n° 39, été 2015, p. 60-61.


QUEL PROJET POUR SAINT-SERNIN ?

SOUS UN LINCEUL DE PAVÉS, UNE HISTOIRE À JAMAIS ENSEVELIE

La basilique Saint-Sernin, dont le clocher figurait déjà au XIIIe siècle sur les plus anciens sceaux de la Ville, apparaît sans conteste comme le monument le plus emblématique de Toulouse. Étape obligée sur une grande route de pèlerinage, joyau de l’art roman universellement connu, point de convergence autour duquel, dès le XIIe siècle, s’est organisé le Bourg en contrepoint de la Cité, cet édifice, qui prit la place d’une église paléochrétienne du IVe siècle, cristallisa autour de lui la formation d’un ensemble de bâtiments médiévaux (logis abbatial, maison des prébendiers, cloître, salle capitulaire, hôpital) dont la plupart ont aujourd’hui disparu, à l’exception de l’actuel musée Saint-Raymond. C’est dire à quel point il fut à la fois le théâtre et le témoin des événements qui ont rythmé l’histoire de notre ville.
Depuis longtemps les historiens ont fait parler les pierres, les ors, les peintures, les objets de culte et les archives de la basilique Saint-Sernin ; il reste toutefois des points d’ombre à éclaircir, des incertitudes à dissiper, et même des découvertes à faire pour mieux appréhender le passé de notre ville : en exhumant les vestiges enfouis dans le sous-sol de la place qui doit être bientôt réaménagée par l’architecte catalan Joan Busquets, les archéologues – si toutefois on leur permettait de mener à bien de véritables fouilles – trouveraient à coup sûr de nombreux et précieux témoignages porteurs de sens et pleins d’enseignement sur l’histoire toulousaine. Au cours de l’été 2015, de simples sondages ont permis de déceler, presque à fleur de bitume, à la fois des pans de murs, des restes de piliers et des fondations d’origine médiévale appartenant à l’hôpital Saint-Raymond, à une chapelle datant de 1100 et même à une sacristie détruite dans les années 1840 ; on a pu mettre en évidence le mur du cimetière des pèlerins ou encore le tracé du cloître, démantelé lors de la Révolution française. Ces sondages ont également fait surgir en pleine lumière de nombreuses sépultures (notamment à proximité de la porte Miègeville), et surtout une exceptionnelle pierre tombale comportant une épitaphe, celle de Jean Dominique (notaire décédé le 12 avril 1283), ainsi que deux magnifiques chapiteaux sculptés du XIIe siècle provenant du cloître, enchâssés dans un mur du XIXe siècle mais parvenus jusqu’à nous dans un parfait état de conservation. Une telle trouvaille permet donc de porter à vingt (en comptant ceux conservés au musée des Augustins) le nombre de chapiteaux du cloître Saint-Sernin aujourd’hui connus, identifiés, répertoriés, soit environ 20 % de l’ensemble. Et si l’on en trouvait dix autres, vingt autres ? Ces différentes découvertes, qui confirment les hypothèses des archéologues, ont fait naître d’immenses espoirs au sein de la communauté scientifique, suscitent une vive curiosité auprès de la population toulousaine et devraient nourrir les plus grandes ambitions chez ceux qui ont la responsabilité de la chose publique.
Que ne découvrirait-on pas si l’on voulait bien organiser un programme de fouilles dignes de ce nom au lieu de se contenter de quelques égratignures dont les résultats se sont avérés pourtant si prometteurs ? Pourfendons les idées reçues qui accablent de tous les maux l’archéologie préventive : les fouilles, limitées dans l’espace et dans le temps, ne retarderaient pas plus de quelques mois le chantier de réaménagement de la place Saint-Sernin. En outre une crypte archéologique, à l’instar de celle de Notre-Dame de Paris, un musée de l’œuvre, comme il en existe tant au-delà des Pyrénées ou au-delà des Alpes (même dans des villes de dix ou vingt mille habitants) complèteraient de façon rationnelle le dispositif de mise en valeur des vestiges déjà découverts ou à découvrir et donneraient un caractère exemplaire à un projet qui pèsera beaucoup dans la candidature de Toulouse au prestigieux label de « Patrimoine de l’Humanité » décerné par l’UNESCO.« L’archéologie permet de comprendre l’histoire, de nous situer dans l’histoire et d’en tirer des leçons pour l’avenir… Contrairement aux bétonneurs qui légitiment la destruction des sites archéologiques pour bâtir “au nom des vivants‘’, l’archéologie préventive permet aux vivants, grâce aux morts, de préparer l’avenir des futurs vivants » (Jean-Paul Demoule, président de l’INRAP de 2001 à 2008).

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En bétonnant les vestiges enfouis dans le sous-sol de la place Saint-Sernin au motif de les préserver pour les générations futures, on risque de signer un acte de vandalisme sournois, moins sauvage et moins spectaculaire mais tout aussi révoltant que la rage destructrice des Talibans, car aucun édile n’osera, avant plusieurs décennies, peut-être jamais, casser le sarcophage de béton, de pavés et de gazon, pour rechercher, tel Indiana Jones, les précieux indices révélateurs de notre histoire commune. Évitons de commettre aujourd’hui une erreur historique dans un lieu historique. Il ne s’agit pas seulement d’aménager un agréable espace piétonnier et arboré autour de la basilique Saint-Sernin, même conçu par un architecte de réputation mondiale ; il ne s’agit pas d’un banal projet d’urbanisme, comme on en trouve un peu partout en France, mais d’un projet à caractère patrimonial, à forte valeur ajoutée, induisant d’appréciables retombées économiques, touristiques et culturelles. Et ce serait tout à l’honneur de l’actuelle municipalité de mener à bien un chantier aussi important malgré la bénédiction de commissions étrangement frileuses et l’avis d’un expert de la DRAC (Direction Régionale des Affaires Culturelles) qui fait sienne, toute honte bue, l’idée de surélever le sol de la nouvelle place afin de ne pas porter atteinte aux vestiges archéologiques !
L’actuel premier magistrat de Toulouse, en repoussant les mauvais conseils des uns et en écartant les mauvaises raisons des autres, devrait avoir la lucidité, le courage et la volonté de défendre un vrai projet, à la hauteur de l’objectif poursuivi, un projet fort, ambitieux, exemplaire, fédérateur, pour mieux affirmer urbi et orbi l’identité de notre Ville autour de la basilique Saint-Sernin, qui est l’un des plus grands édifices romans connus, classé Monument historique dès 1840 puis en 1998 par l’UNESCO au titre des chemins de Saint-Jacques de Compostelle. Le véritable emblème de Toulouse figurant sur son blason n’est ni un ballon de rugby, ni une violette, ni un cassoulet fumant, ni la Halle aux grains, ni l’Hôtel d’Assézat, ni même un Airbus 380 ; c’est Saint-Sernin, dont le chevet fut consacré le 24 mai 1096 par le pape Urbain II et dont le clocher permit à Jérôme Münzer, un médecin bavarois de passage chez nous à la fin du XVe siècle, d’admirer « le spectacle joyeux offert par la beauté de l’aspect et du site de ce lieu, qui est le double de Nuremberg ». En définitive, qui se montre hostile, aujourd’hui, excepté le Maire de Toulouse lui-même, à un programme aussi exaltant ? Qui s’en prendrait au Maire de Toulouse si ce dernier faisait de ce projet un des projets-phares de son mandat ? Personne, en vérité. Ne nous résignons pas à l’idée que Toulouse soit condamnée, et pour longtemps encore, à rester la capitale du vandalisme. Si nous méprisons à ce point l’Histoire, notre Ville paiera un jour le prix d’un tel aveuglement ; elle perdra de son aura, de son lustre, de son prestige et ne pourra guère conserver, à l’avenir, son statut flatteur de Palladia Tolosa.

Christian Péligry
Conservateur honoraire de la Bibliothèque municipale de Toulouse
20 novembre 2016


PONTIFICIO ISTITUTO DI ARCHEOLOGIA CRISTIANA
IL RETTORE

Courrier adressé le 21 janvier 1999 à Dominique Baudis, maire de Toulouse, par le recteur de l’Institut pontifical d’archéologie chrétienne (Rome)

Monsieur le Maire,

De retour à Rome, après avoir tenu la première conférence de l’année dans le cadre des activités du Musée Saint-Raymond, je tiens à vous exprimer tous mes remerciements et toute ma gratitude pour cette invitation.
(…)
J’ai été aussi ébloui par les réalisations à peine achevées, ou en cours,dans le domaine spécifique de mes compétences. C’est tout d’abord la présentation nouvelle du Musée St-Raymond que j’ai trouvée fascinante par sa qualité, la beauté deslocaux et la symbiose réussie avec les découvertes archéologiques récentes, même si le musée est déjà trop petit pour contenir tous les trésors archéologiques toulousains. Vous saurez, j’en suis sûr, trouver les solutions adéquates, avec M. Cazes, que j’ai connu à cette occasion (…). Vous avez avec la villa de Chiragan un site magnifique, dont le richissime matériel archéologique est enfin magnifiquement présenté au musée, mais qui mériterait d’être exploité archéologiquement pour en révéler tous les mystères qu’il conserve, puisqu’il est encore intégralement exploitable.
C’est enfin Saint-Pierre-des-Cuisines que j’ai pu enfin découvrir et qui est devenu,grâce aux excellents travaux dirigés et publiés par Madame Cazes, avec laquelle j’ai eu le plaisir de visiter le monument, l’un des monuments paléochrétiens les plus importants du sud-ouest. Cela fait d’autant plus regretter à notre communauté scientifique que le complexe de Saint-Sernin n’ait encore jamais été l’objet d’une recherche programmée digne de ce nom. Les premiers résultats du musée sont prometteurs, mais l’essentiel reste à faire, à l’intérieur et aux abords de la basilique. Un magnifique parc archéologique qui serait un attrait supplémentaire pour les habitants de Toulouse et ses visiteurs y est possible. Vous détenez là l’un des sites les plus importants des Gaules pour nos origines chrétiennes et le martyre le plus ancien après ceux de Lyon, en 177, ainsi que l’un de ceux pour lesquels nous disposons d’une documentation littéraire unique.

Après cette visite et cet accueil magnifique à Toulouse, j’envisage d’organiser pour nos étudiants de troisième cycle (une centaine à l’heure actuelle provenant desquatre coins du monde) un voyage d’études dans votre ville et dans la région. Saint-Sernin en sera un des moments les plus forts. Il dépendra des projets éventuels de mise en valeur archéologique qu’il puisse devenir le centre paléochrétien le plus riche du Sud-Ouest.

Vous excuserez, je l’espère, la longueur de ce texte que m’a suscité l’enthousiasme pour votre ville. Veuillez croire, Monsieur le Maire, à l’expression de ma plus haute considération,

Prof. Philippe Pergola

A travers la presse :

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La Mairie et la DRAC s’unissent pour sauver le patrimoine archéologique à Toulouse ?

panneau patrimoine archeologique preserve 7528f 6e0f5La Mairie de Toulouse et la Direction Régionale des Affaires culturelles nous répètent sur tous les tons que c’est pour préserver notre patrimoine archéologique qu’ils ne veulent pas de fouilles sur le site de Saint-Sernin.

C’est attendrissant. Mais voyons plutôt…

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L’un des premiers grands chantiers de la réorganisation de la circulation dans le centre de Toulouse, antérieur au projet d’ensemble de Joan Busquets, la rue Alsace-Lorraine a été entièrement refaite en 2010-2011, après un réaménagement provisoire en 2007, avec reprise des réseaux d’égout, d’eau, de gaz, etc. et pose du fameux pavement de granite sur couche de béton… Or la rue Alsace-Lorraine est un percement « haussmannien » des années 1860-1870, qui a taillé dans le tissu ancien de la ville depuis le musée des Augustins jusqu’au boulevard de Strasbourg. Avez-vous entendu parler de la moindre découverte archéologique ? Pas le moindre mur du XVIe siècle, pas la moindre piécette du Moyen Âge ? Les archéologues inévitablement affectés à la surveillance du chantier devaient avoir la tête en l’air… ou bien ont-ils oublié d’informer le public ?

Mais vous avez sans aucun doute entendu parler des inévitables découvertes et des fouilles archéologiques faites rue des Lois où des témoins disent avoir aperçu des murs sans doute du Moyen Âge dans d’impressionnantes excavations faites à proximité du Collège de Foix et de la chapelle de Rieux… Rien non plus ?

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En 2011 ont été retrouvés sur le site de la future Toulouse School of Economy les murs d’un grand édifice à péristyle du Ve siècle, probablement un monument funéraire wisigoth, dont des vestiges avaient déjà été reconnus en 1995 au nord de l’église Saint-Pierre-des-Cuisines et recouverts par l’école de danse où une portion de mur est néanmoins restée visible dans une cave aménagée à cet effet. Une large partie de ce bâtiment se trouve encore sous l’allée des Tilleuls voisine, et pourra être fouillée un jour. Pensez-vous qu’après avoir déploré la destruction des vestiges du palais des rois wisigoths de l’ancien hôpital Larrey on ait voulu conserver pour les générations futures, dans une crypte archéologique, ceux de la Toulouse School of Economy ? Ils sont partis à la décharge.

Cliché Côté Toulouse (http://actu.cotetoulouse.fr/les-vestiges-de-la-place-saint-pi

En 2013-2015, c’est au tour de la place Saint-Pierre et du port de la Daurade d’être réaménagés. Les bords de Garonne ont vu se développer depuis 2000 ans des activités diverses liées au fleuve et les deux sites sont aussi sur le tracé de l’enceinte romaine et de l’une de ses portes, dont la présence a été signalée avant les travaux. Un diagnostic avait été prescrit pour le site de Saint-Pierre qui a pourtant été décaissé de trois à quatre mètres sans autre forme de procès, les tanneries mises au jour provoquant une fouille d’urgence express de cinq jours avant que tout soit ré-enfoui. Et aucune étude des portions de l’enceinte romaine… mais une opération de communication avec une journée « porte ouverte » afin de montrer aux Toulousains tout l’intérêt de la recherche archéologique !

Et voilà le site de Saint-Sernin décrété « réserve archéologique »… parce que l’archéologie est destructrice ! Et au nom de l’application de la convention européenne sur l’archéologie…

Voyons encore.

L’archéologie est destructrice : certes puisqu’elle détruit les couches qu’elle démonte pour les étudier, mais elle ne manque pas pour autant de discernement. Ce que vous voyez dans les cryptes archéologiques du musée Saint-Raymond, de Saint-Pierre-des-Cuisines ou du palais de justice est le résultat des « destructions » des archéologues.

L’archéologie préventive (de sauvetage) n’aurait pas les moyens de fouilles véritablement scientifiques et c’est la raison pour laquelle il ne faudrait pas fouiller le site de Saint-Sernin. Si la Mairie de Toulouse décidait de faire de telles fouilles, avec pour projet un musée de site, elle n’aurait pas à cœur de faire une fouille exemplaire ? Et ce ne serait pas le rôle de la DRAC de l’y aider ?

Toute fouille étant destructrice, il ne faudrait fouiller que lorsqu’il y a menace de destruction de couches archéologiques, lors de chantiers pour le métro, pour une autoroute, ou pour la construction d’un bâtiment… Donc plus de fouilles programmées, et seulement des fouilles de sauvetage (qui n’auraient pas les moyens etc.). La Dépêche du Midi a pourtant fait état l’été dernier de la reprise des fouilles à Saint-Bertrand-de-Comminges par l’Université : des fouilles programmées, obligatoirement autorisées par la DRAC… Mais à Saint-Sernin, pas de fouilles : une « réserve archéologique », décrète-t-on… En fait, lors du 19-20 de France3 (http://france3-regions.francetvinfo.fr/occitanie/emissions/jt-local-1920-toulouse édition du 17/01/2017), l’interview du responsable du service archéologique de Toulouse métropole ne laissait pas de doute : si la Mairie de Toulouse décidait de fouiller à Saint-Sernin l’année prochaine, elle le pourrait.

La Mairie de Toulouse a parfaitement le droit de ne pas avoir de grand projet pour Saint-Sernin, mais est-ce le rôle de la DRAC de venir à son secours en arguant d’une soi-disant « réserve archéologique » ?
Quant à l’esprit dans lequel a été élaborée la convention européenne pour la protection du patrimoine archéologique, on en est bien loin quand la DRAC y fait référence dans son communiqué de presse du 15 décembre 2016.

Mais jugez-en plutôt…

Convention européenne pour la protection du patrimoine archéologique (révisée)

* La Valette, 16 janvier.1992.

http://www.coe.int/fr/web/conventions/full-list/-/conventions/treaty/143

Définition du patrimoine archéologique
Article 1er
1. Le but de la présente Convention (révisée) est de protéger le patrimoine archéologique en tant que source de la mémoire collective européenne et comme instrument d’étude historique et scientifique.
2. A cette fin, sont considérés comme éléments du patrimoine archéologique tous les vestiges, biens et autres traces de l’existence de l’humanité dans le passé, dont à la fois :

  • i. la sauvegarde et l’étude permettent de retracer le développement de l’histoire de l’humanité et de sa relation avec l’environnement naturel ;
  • ii. les principaux moyens d’information sont constitués par des fouilles ou des découvertes ainsi que par d’autres méthodes de recherche concernant l’humanité et son environnement ;
  • iii. l’implantation se situe dans tout espace relevant de la juridiction des Parties.

3. Sont inclus dans le patrimoine archéologique les structures, constructions, ensembles architecturaux, sites aménagés, témoins mobiliers, monuments d’autre nature, ainsi que leur contexte, qu’ils soient situés dans le sol ou sous les eaux.

Identification du patrimoine et mesures de protection
Article 2
Chaque Partie s’engage à mettre en œuvre, selon les modalités propres à chaque État, un régime juridique de protection du patrimoine archéologique prévoyant :

  • i. la gestion d’un inventaire de son patrimoine archéologique et le classement de monuments ou de zones protégés ;
  • ii. la constitution de zones de réserve archéologiques, même sans vestiges apparents en surface ou sous les eaux, pour la conservation de témoignages matériels à étudier par les générations futures ;
  • iii. l’obligation pour l’inventeur de signaler aux autorités compétentes la découverte fortuite d’éléments du patrimoine archéologique et de les mettre à disposition pour examen.

Article 3
En vue de préserver le patrimoine archéologique et afin de garantir la signification scientifique des opérations de recherche archéologique, chaque Partie s’engage :
i. à mettre en œuvre des procédures d’autorisation et de contrôle des fouilles, et autres activités archéologiques, afin :

  • a. de prévenir toute fouille ou déplacement illicites d’éléments du patrimoine archéologique ;
  • b. d’assurer que les fouilles et prospections archéologiques sont entreprises de manière scientifique et sous réserve que :
    • – des méthodes d’investigation non destructrices soient employées aussi souvent que possible ;
    • – les éléments du patrimoine archéologique ne soient pas exhumés lors des fouilles ni laissés exposés pendant ou après celles-ci sans que des dispositions convenables n’aient été prises pour leurs préservation, conservation et gestion ;

ii. à veiller à ce que les fouilles et autres techniques potentiellement destructrices ne soient pratiquées que par des personnes qualifiées et spécialement habilitées ;
iii. à soumettre à autorisation préalable spécifique, dans les cas prévus par la législation interne de l’État, l’emploi de détecteurs de métaux et d’autres équipements de détection ou procédés pour la recherche archéologique.

Article 4
Chaque Partie s’engage à mettre en œuvre des mesures de protection physique du patrimoine archéologique prévoyant suivant les circonstances :
i. l’acquisition ou la protection par d’autres moyens appropriés, par les pouvoirs publics, d’espaces destinés à constituer des zones de réserve archéologiques ;
ii. la conservation et l’entretien du patrimoine archéologique, de préférence sur son lieu d’origine ;
iii. l’aménagement de dépôts appropriés pour les vestiges archéologiques déplacés de leur lieu d’origine.

Conservation intégrée du patrimoine archéologique
Article 5
Chaque Partie s’engage :
i. à rechercher la conciliation et l’articulation des besoins respectifs de l’archéologie et de l’aménagement en veillant à ce que des archéologues participent :

  • a. aux politiques de planification visant à établir des stratégies équilibrées de protection, de conservation et de mise en valeur des sites présentant un intérêt archéologique ;
  • b. au déroulement dans leurs diverses phases des programmes d’aménagement ;

ii. à assurer une consultation systématique entre archéologues, urbanistes et aménageurs du territoire, afin de permettre :

  • a. la modification des plans d’aménagement susceptibles d’altérer le patrimoine archéologique ;
  • b. l’octroi du temps et des moyens suffisants pour effectuer une étude scientifique convenable du site avec publication des résultats ;

iii. à veiller à ce que les études d’impact sur l’environnement et les décisions qui en résultent prennent complètement en compte les sites archéologiques et leur contexte ;
iv. à prévoir, lorsque des éléments du patrimoine archéologique ont été trouvés à l’occasion de travaux d’aménagement et quand cela s’avère faisable, la conservation in situ de ces éléments ;
v. à faire en sorte que l’ouverture au public des sites archéologiques, notamment les aménagements d’accueil d’un grand nombre de visiteurs, ne porte pas atteinte au caractère archéologique et scientifique de ces sites et de leur environnement.

Financement de la recherche et conservation archéologique
Article 6
Chaque Partie s’engage :
i. à prévoir un soutien financier à la recherche archéologique par les pouvoirs publics nationaux, régionaux ou locaux, en fonction de leurs compétences respectives ;
ii. à accroître les moyens matériels de l’archéologie préventive :

  • a. en prenant les dispositions utiles pour que, lors de grands travaux d’aménagement publics ou privés soit prévue la prise en charge complète par des fonds provenant de manière appropriée du secteur public ou du secteur privé du coût de toute opération archéologique nécessaire liée à ces travaux ;
  • b. en faisant figurer dans le budget de ces travaux, au même titre que les études d’impact imposées par les préoccupations d’environnement et d’aménagement du territoire, les études et les prospections archéologiques préalables, les documents scientifiques de synthèse, de même que les communications et publications complètes des découvertes.

Collecte et diffusion de l’information scientifique
Article 7
En vue de faciliter l’étude et la diffusion de la connaissance des découvertes archéologiques, chaque Partie s’engage :
i. à réaliser ou actualiser les enquêtes, les inventaires et la cartographie des sites archéologiques dans les espaces soumis à sa juridiction ;
ii. à adopter toutes dispositions pratiques en vue d’obtenir, au terme d’opérations archéologiques, un document scientifique de synthèse publiable, préalable à la nécessaire diffusion intégrale des études spécialisées.

Article 8
Chaque Partie s’engage :
i. à faciliter l’échange sur le plan national ou international d’éléments du patrimoine archéologique à des fins scientifiques professionnelles, tout en prenant les dispositions utiles pour que cette circulation ne porte atteinte d’aucune manière à la valeur culturelle et scientifique de ces éléments ;
ii. à susciter les échanges d’informations sur la recherche archéologique et les fouilles en cours, et à contribuer à l’organisation de programmes de recherche internationaux.

Sensibilisation du public
Article 9
Chaque Partie s’engage :
i. à entreprendre une action éducative en vue d’éveiller et de développer auprès de l’opinion publique une conscience de la valeur du patrimoine archéologique pour la connaissance du passé et des périls qui menacent ce patrimoine ;
ii. à promouvoir l’accès du public aux éléments importants de son patrimoine archéologique, notamment les sites, et à encourager l’exposition au public de biens archéologiques sélectionnés.
(…)

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LE GRAND SAINT-SERNIN : un Vrai projet...

… pour Toulouse et la Région Occitanie

La plaquette de présentation du projet de la Société Archéologique du Midi de la France vient de paraître !

Un projet d’ensemble pour un site majeur de Toulouse et de la Région Occitanie, à la hauteur d’une capitale régionale européenne.
Un exposé clair du schéma directeur et du programme, illustré de nombreux dessins et photographies.
L’exigence de fouilles archéologiques en rapport avec l’importance historique et patrimoniale de Saint-Sernin.

Consulter la plaquette en PDF

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Testez vos connaissances en archéologie

arton54 a79b6 (1)La photographie montre trois strates archéologiques :

- la plus grande église romane en France
- 2000 ans d’histoire
- 40 cm de pavés de granite et de béton

Saurez-vous reconnaître chacune d’entre elles ?

Haut : ……………………………………….
Milieu : ……………………………………..
Bas : ………………………………………..

Vous avez trouvé !

Question subsidiaire :

Combien de temps faudra-t-il attendre pour connaître les 2000 ans d’histoire ?

10 ans ? 20 ans ? … 50 ans ? …

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Saint-Sernin de Toulouse : vers un aménagement des abords original et réussi ?

Saint-Sernin de Toulouse : vers un aménagement des abords original et réussi ?

Version française de l’article paru en espagnol dans la revue Romanico, n° 21, décembre 2015, p. 70-75

La basilique Saint-Sernin est le monument majeur de Toulouse. Reconstruite sous sa forme romane aux XIe et XIIe siècles, sur une basilique et une nécropole de la fin de l’Antiquité, elle s’élevait jusqu’à la fin du XVIIIe siècle au milieu d’autres bâtiments d’une grande valeur artistique, arasés au XIXe siècle. Au nord de l’église se développait l’un des plus grands cloîtres romans orné de sculptures d’Europe, avec sa salle capitulaire. Ils renfermaient une partie de la mémoire médiévale de la ville, avec de multiples tombeaux et épitaphes. Les marbres de la Tolosa antique et paléochrétienne y avaient été abondamment réutilisés.

Les autres édifices de l’abbaye et le palais abbatial se répartissaient autour de ce cloître. Nous les connaissons peu : une lacune pour l’histoire et l’art de Saint-Sernin, dont on sait qu’il atteignit des niveaux éminents. On aimerait, par exemple, en savoir plus sur la communauté de clercs qui, sans doute dès la fin de l’Antiquité, veilla sur le tombeau du premier évêque de TolosaSaturninus (dont le nom s’est mué en Sernin lors de la traduction du latin en la langue d’oc, puis de celle-ci en français), martyrisé en 250. Attestée à l’époque carolingienne, elle se fixa comme canoniale après un bref rattachement au XIe siècle au monachisme clunisien.

Saint-Sernin disposait de plusieurs sacristies d’intérêt patrimonial, au nord et à l’est, notamment celle des Corps Saints. Plusieurs cimetières existaient à l’est et au sud. Leur organisation en campo santo, avec des sarcophages sous enfeus, sculptures et inscriptions, rappelait les grands personnages inhumés là, sous la protection de Saturnin, dont plusieurs comtes de Toulouse.

Au sud et à l’ouest s’élevaient des hôpitaux : le Petit Saint-Jacques, mal connu, et Saint-Raymond, dont ne subsiste aujourd’hui qu’un bâtiment (actuel musée des Antiques). Saint-Raymond avait connu depuis le XIIe siècle une évolution monumentale du plus haut intérêt. Il comprenait une chapelle, stupidement détruite en 1852-1853 avec un bâtiment voûté adjacent. Elle abritait un magnifique retable baroque et le tombeau du fondateur de l’hôpital, Raimond Gairard, promu saint après sa mort en raison de son action miséricordieuse.

Façades et portails de la basilique ont subi des altérations au cours des siècles. Au XVIIIe siècle, le projet avorté d’une façade classique à l’ouest entraîna l’arrachement des plaques sculptées romanes qui revêtaient, comme à Compostelle, le double portail dédié à Saturnin.Les restaurations des architectes des Monuments Historiques(Viollet-le-Duc dans la seconde moitié du XIXe siècle, S. Stym-Popper et Y. Boiret dans la seconde moitié du XXe), modifièrent l’intérieur et l’extérieur de la basilique, générant un important fonds lapidaire et d’œuvres d’art.On attend toujours un musée de l’œuvre suffisamment vaste pour les présenter au public.

Combien d’édifices existent encore en France, dans la péninsule Ibérique et au-delà, qui gardent le souvenir et des images du saint martyr Saturnin ? Et que dire du patrimoine immatériel et spirituel attaché au monument qui préserve toujours son tombeau ? Il est une référence incontournable pour les historiens, une présence d’une grande signification pour les chrétiens et tous ceux qui viennent chercher à Saint-Sernin une atmosphère propice à la prière et à la méditation.

Saint-Sernin, c’est tout cela et plus encore, pour peu que notre XXIe siècle sache l’interroger et mobiliser les talents pour accentuer son rayonnement. Ce qui se joue maintenant, n’est-ce point l’utilité sociale pour notre temps d’un monument capital ? Son classement, en 1998, dans le cadre plus général des chemins de Compostelle, au Patrimoine mondial de l’UNESCO, a déjà marqué son rang. Cela suffit-il ? La comparaison avec d’autres biens cultuels et culturels semblables en Europe démontre chaque jour davantage les carences de ce lieu, sollicité par le tourisme -qui ne cesse de croître sur l’ensemble de la planète- et signal urbain de toute première importance pour Toulouse et la région de presque six millions d’habitants dont elle est la capitale.

Ces questions n’ont pas échappé à l’actuel maire de Toulouse, Jean-Luc Moudenc, qui, dès le début de son mandat (2014), a manifesté sa volonté de mettre en valeur Saint-Sernin par un réaménagement des places qui l’entourent. Ces dernières résultent plutôt des démolitions des XIXe et XXe siècles que d’un plan d’urbanisme cohérent. Dans leurs actuelles configurations et utilisations, elles sont incompatibles avec les diverses fonctions espérées en ces lieux. Après avoir été envahies par un stationnement anarchique, qui s’est un peu résorbé, mais demeure visuellement insupportable à proximité d’un tel monument, ces places restent peu structurées. Tristement asphaltées, sur des superficies excessives, elles sont surchargées tous les dimanches matin par un « marché aux puces » chaotique. Ce dernier bloque ou freine les déplacements des riverains, fidèles, touristes et services de secours. Le reste du temps, surtout les nuits et jours fériés, ces places sont monotones, peu attrayantes, sans végétation, eau ni toilettes, peu commerçantes. On peut parfois même parler d’un désert humain et il n’est pas rare d’y avoir peur, voire de s’y faire agresser la nuit, tant l’éclairage public est défaillant.

Est-ce que, pour autant, une seule requalification de ces espaces en matière de sol et de mobilier urbain suffira à leur redonner vie et utilité sociale ? La diffusion en 2015 d’une image de synthèse élaborée par l’atelier d’urbanisme barcelonais de Joan Busquets, sollicité par la mairie de Toulouse pour envisager le réaménagement des abords de Saint-Sernin, a troublé plus d’un Toulousain. Certes, quelque temps après les premières réactions, il a été affirmé que cette image n’était qu’indicative, que le projet n’était pas arrêté et qu’il tiendrait compte d’une concertation avec toutes les personnes et groupements intéressés. La Société archéologique du Midi de la France a voté le 17 mars 2015 une motion adressée au maire et créé une commission spéciale en son sein. Se sont également mobilisés l’association des habitants du quartier et le Collectif « Sauvegarde de la place Saint-Sernin ». Ce dernier, au départ un groupe très motivé de bénévoles accueillant les visiteurs à la basilique Saint-Sernin, a lancé une pétition intitulée « Pour la valorisation de la place Saint-Sernin de Toulouse et la sauvegarde de son site archéologique bimillénaire ». Elle a recueilli 3000 signatures et de judicieux commentaires qui montrent l’attente citoyenne pour un site de cette envergure.

À en croire le projet esquissé par la Ville et Joan Busquets, les places n’en seraient pas vraiment transformées, ni dans leurs usages ni dans leurs configurations, les choses restant à peu près en l’état, encore plus minéralisées, sans la moindre fontaine. Un curieux carré y est censé évoquer le cloître disparu, et planent des interrogations sur la suppression des grilles qui protègent la basilique.Y augmente la sensation de vide, déjà si prégnante, autour du monument que Toulouse devrait au contraire accompagner de services et d’un environnement favorisant la vie.

Les échanges de vues de 2015 montrent que beaucoup de Toulousains et de visiteurs souhaitent autre chose : un lieu d’agrément et de détente, pas des places vides et uniformément pavées pour servir un marché qui n’a lieu qu’une demi-journée par semaine, un accueil pour le patrimoine, à commencer par la basilique et le musée Saint-Raymond, mais aussi l’Hôtel Dubarry qu’il faut enfin ouvrir au public, sans oublier les vestiges archéologiques à mettre en valeur et les monuments disparus à évoquer. Ils veulent également le règlement rationnel et durable des problèmes qui se posent : une galerie technique souterraine pour faire passer tous les réseaux, la collecte des ordures sans que la beauté de Saint-Sernin et l’odorat n’en souffrent, la réalisation d’une batterie de toilettes que Toulouse se doit de mettre à la disposition du million de passants et visiteurs que le site recevra au XXIe siècle, les bancs et fontaines nécessaires pour la même raison, des espaces verts dignes de ce nom ouverts à tous, un éclairage qui permette de jouir la nuit de l’ensemble monumental et paysager, et pour ne plus avoir peur de traverser, comme aujourd’hui, des lieux trop hostiles.

Sachant l’importance du monument et du site archéologique au milieu duquel il est, on imagine mal ces travaux sans que le bouleversement indispensable des sols ne s’accompagne de véritables recherches archéologiques. Il y a tant à en espérer, ne serait-ce qu’à l’emplacement du cloître, où de rapides sondages réalisés pendant l’été 2015 ont révélé deux magnifiques chapiteaux sculptés. Et pourquoi ne pas construire au nord, après ces fouilles, en mettant en évidence les vestiges retrouvés, le grand musée de l’œuvre que Saint-Sernin attend depuis 1988 ? Face à la basilique, avec laquelle il communiquerait par l’aire du cloître qui retrouverait passages et jardin, renouant ainsi avec d’anciens usages, il serait le pôle d’accueil et d’information en plusieurs langues que requiert aujourd’hui Saint-Sernin. Rêvons aussi des concerts qui, l’été, animeraient cette enceinte claustrale, au pied de la basilique et de son clocher illuminés, ou l’auditorium polyvalent à programmer avec le musée. Que de vie ajoutée pour que renaisse tout un quartier ancien de Toulouse !

Partout les vestiges affleurent : il est impossible que des travaux de pavage sur un épais radier de graviers et de béton, comme le déterrage et la réfection des anciens réseaux, ne portent pas atteinte à un tel site archéologique. Celui-ci n’est pas un obstacle, mais un atout pour cet aménagement. Enfin, en poussant l’ambition jusqu’au bout, pourquoi ne pas penser dans le même élan l’extension souterraine du musée des Antiques sous la place Saint-Raymond, dont le sous-sol promet des découvertes archéologiques essentielles pour la connaissance de l’ancien hôpital et de la basilique ?

La rénovation des abords de Saint-Sernin ne saurait donc, de l’avis de la Société archéologique du Midi de la France, qui a longuement pensé et imaginé un projet détaillé, de celui du Collectif évoqué plus haut, de celui de l’association du quartier, faire l’économie des enseignements de l’histoire qui les concerne, pour mieux les adapter aux temps présents et à l’intérêt public. Ce dernier n’étant plus uniquement celui des Toulousains dans une ville qui souhaite être intégrée au Patrimoine mondial de l’UNESCO. Le projet auquel travaille Joan Busquets, même si sa réalisation ne voit le jour que par étapes, doit avoir une ambition planétaire et ne négliger aucun des aspects de ce patrimoine universel. Là est tout le secret d’un aménagement original, propre à Toulouse, réussi, donc digne d’admiration comme facteur de développement culturel et touristique.

Daniel Cazes
Conservateur honoraire du patrimoine
Président de la Société archéologique du Midi de la France

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Décryptages...

Un musée de l’Œuvre : à quel coût ?

Le projet de « Grand Saint-Sernin » que propose la Société Archéologique du Midi de la France inclut la construction d’un bâtiment pour le musée de l’Œuvre.
(Voir : Le Musée de l’Œuvre de Saint-Sernin.)


Le meilleur emplacement semble bien être au débouché de la rue Gatien-Arnoult, ainsi prolongée tandis que serait maintenue la circulation le long du lycée et conservé le souvenir du fossé qui entourait l’abbaye. Le nouveau bâtiment, que l’on espère de grande qualité architecturale, refermerait partiellement la place Saint-Raymond, ainsi mieux définie entre le massif occidental de la basilique, le musée Saint-Raymond, l’Hôtel Dubarry et le musée de l’Œuvre.

La construction de ce musée de l’Œuvre ne prendra véritablement tout son sens que s’il est inscrit dans le projet global d’aménagement du site de Saint-Sernin, un projet qui doit être défini avec suffisamment de précision pour pouvoir être conduit par étapes mais de manière cohérente au cours des prochaines années.

L’emplacement du futur musée doit être entièrement fouillé. L’architecture devra prendre en compte les découvertes qui y seront faites, dont les murs des bâtiments claustraux et du palais abbatial. Elle devra également permettre la mise en communication du sous-sol avec le futur auditorium et la crypte archéologique à aménager sous la place Saint-Raymond et qui mettra en relation le musée Saint-Raymond, l’Hôtel Dubarry et le musée de l’Œuvre.

À quel coût ?

Le coût de la fouille archéologique de l’ensemble de la place Saint-Raymond peut être estimée à 2 M€ environ, et celle de l’emplacement du musée de l’Œuvre serait donc de 400 000 € environ.

Le musée Soulages de Rodez, le plus récemment construit en Midi-Pyrénées a coûté 25 M€ (21,46 M€ initialement prévu) pour 5000 m2 de superficie totale, 2500 m2 pour les collections, dont 1470 m2 pour les collections permanentes et 500 m2 pour les expositions temporaires. Il a bénéficié du concours de l’État (4 M€), de la Région (4 M€) et du Conseil général de l’Aveyron (2 M€).

Pour 2280 m2 (qui pourraient être portés à 2800 m2), le coût de la construction du Musée de l’Œuvre peut donc être estimé à 12 M€ environ, auxquels s’ajoutent les 400 000 € de la fouille.

La réfection de la rue Alsace-Lorraine a coûté 11,5 M€, les gradins en béton de la place Saint-Pierre 2,5 M€, l’agrandissement du Stadium a coûté 46 M€ (sans compter les nécessaires réaménagements)…

Et l’on ajoutera qu’1 € investi dans la culture crée précisément 10 € de retombées économiques :
http://www.ecosocioconso.com/wp-content/uploads/2015/07/culture_v1.pdf


Portfolio

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Vers l’UNESCO, une très longue route...

L’Auta Août-Septembre 2015, p. 270-273
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Articles reproduits avec l’aimable autorisation de L’Auta.

Vers l’UNESCO, une très longue route…

La route vers la « reconnaissance » de la ville de Toulouse par l’UNESCO sera longue et difficile. Cette aventure dépassera largement la durée du mandat de l’actuelle municipalité qui est déterminée à lancer la Ville dans cette rude escalade…
Tout le monde en est parfaitement conscient. C’est un engagement au long cours sur au moins une décennie et peut-être plus ! Pour ce grand projet, l’installation par notre maire, M. Jean-Luc Moudenc, le 12 mai d’un comité scientifique et le 22 mai d’un comité d’orientation (auquel participent les Toulousains de Toulouse) symbolise le tout premier jalon de ce parcours homérique dont il faut bien évaluer les principales difficultés !

La science des projets, disait le marquis de Vauvenargues, consiste à prévenir les difficultés de leur réalisation.
Plus que jamais ce sage aphorisme mérite d’être médité et appliqué !

D’abord connaître le terrain et la topographie du parcours envisagé. Paradoxalement, l’extraordinaire richesse du patrimoine français peut représenter un premier problème. Sur les 1007 biens actuellement inscrits au patrimoine mondial de l’UNESCO, la France est en effet « très bien servie » puisqu’elle en compte 41. Ceci va peser sur la sélection de la candidature toulousaine comme elle pèse déjà sur les candidatures françaises dont les dossiers sont dès à présent en liste d’attente. Il y a concurrence et la barre est donc placée très haut. Il ne suffit pas de déclarer « Toulouse est une très belle ville » (qui peut et doit être encore embellie !) et « a une histoire très intéressante ». Il faut faire l’inventaire des biens qui peuvent fonder la demande et les rassembler autour d’une ligne de force qui témoigne de l’originalité de la candidature. Cela demande de dégager un thème spécifique véritablement porteur, non redondant (ou le moins possible) avec ceux déjà primés ou ceux de nos concurrents déjà en piste, dont certains attendent depuis plus vingt ans !

A cela, il faut ajouter le nécessaire soutien sans réserve de toute la population toulousaine et l’union parfaite de tous les protagonistes, à la fois des autorités publiques et de la société civile. Un projet innovant (on aime bien ce mot aujourd’hui), culturel, original et populaire ! Nos « joyaux », reconnus actuellement par l’UNESCO, sont d’une part les sites de Saint-Sernin et de l’Hôtel-Dieu au titre des chemins de Saint-Jacques et d’autre part le canal du Midi. Avant même de candidater, il faut les entretenir et les embellir, le plus et le mieux possible, sous risque de déclassement des acquis actuels ou du refus de notre future demande. La Société Archéologique du Midi de la France a déjà souligné, il y a quelques mois, cette importante et incontournable exigence,
Les Toulousains de Toulouse, conscients de tous ces impératifs, se réjouissent néanmoins de la grande « renaissance patrimoniale » qui vient d’éclore dans la Ville rose. Ils participeront sans réserve à cette grande et belle aventure.

JACQUES FREXINOS

Toulouse candidate au patrimoine mondial de l’UNESCO : Une chance pour la basilique Saint-Sernin ?

Toulouse a reçu le qualificatif de « patrie du vandalisme » au XIXe siècle de la part du comte de Montalembert dans une lettre qu’il adressait à Victor Hugo en 1833. Cette appréciation peu flatteuse était-elle justifiée ? Il est vrai qu’après la Révolution, la réquisition de plusieurs monuments religieux (jacobins, Cordeliers) par les militaires s’est soldée par des dégradations majeures de ces édifices. C’est aussi dans les premières années du XIXe siècle que les cloîtres de Saint-Sernin, des Carmes, de La Daurade et de Saint-Etienne ont été vendus et démolis.

Le centre historique de Toulouse limité par la Garonne et son rempart gallo-romain (puis médiéval), occupe une superficie relativement réduite et se caractérise par un enchevêtrement de petites ruelles tortueuses. Il eût été facile de repousser de nombreuses constructions modernes à l’extérieur de ce périmètre. Le rempart, donné à la ville par Napoléon Ier, a été démoli à la fin des années 1820 pour implanter les boulevards. Grâce aux travaux de l’abbé Baccrabère, son tracé était bien connu et il était facile d’émettre des réserves, voire des interdictions de démolition, lors de travaux dans les endroits sensibles. La deuxième moitié du XIXe siècle (1856-1911) n’a pas été plus soucieuse de la préservation du patrimoine architectural toulousain. Elle voit le percement de grandes artères haussmanniennes : Alsace-Lorraine, Languedoc, Metz, Ozenne qui entraînent notamment les disparitions de plusieurs hôtels particuliers et du réfectoire du couvent des Augustins.
Au début du XXe siècle, c’est encore le projet insensé de l’ingénieur Pendariès qui propose la démolition du Pont-Neuf, de l’hospice de La Grave et de l’Hôtel-Dieu qui ralentissent le cours de la Garonne pour protéger Toulouse des inondations ! Les Toulousains de Toulouse et d’autres se sont battus pour s’opposer à ce projet dévastateur et ils ont gagné ! Ils ont réussi à sauver ces éléments inséparables du paysage des bords de Garonne (1).

Rien de tout cela ne serait possible aujourd’hui, nous répondra-t-on !
En effet, il existe aujourd’hui des organismes chargés de protéger notre patrimoine, mais ont-ils de réels moyens d’intervention ? Il s’avère qu’ils sont parfois inefficaces et le jugement de Charles de Montalembert était prémonitoire, car les démolitions et les disparitions se sont poursuivies… encore de nos jours, dans les années 1970 : Porterie et rempart gallo-romain lors du creusement du parking de la place du Capitole, immeuble des Américains et Maison Modèle boulevard Lazare-Carnot, hôtel de l’Automobile-Club du Midi, bases du rempart et d’une tour dans le square De Gaulle (2), la courtine et la tour de la rue Bida, le Palais des Grâces rue Valade, etc., sans oublier la rénovation du quartier Saint-Georges. Plus récemment encore, on constate la destruction des vestiges du palais wisigoth à l’emplacement de l’ancien hôpital Larrey, d’un morceau de monument à l’emplacement de la Toulouse School of Economics, etc. Ces disparitions se déroulent en toute quiétude et avec toujours d’excellentes raisons pour justifier l’injustifiable : on ne pouvait pas faire autrement !

Un projet de réaménagement de la Ville a été confié à l’architecte Joan Busquets en 2010. Entre autres réalisations, le centre-ville s’est ouvert à son fleuve, la priorité de circulation a été donnée aux piétons, le square De Gaulle a été redessiné… Aujourd’hui la nouvelle Municipalité poursuit cet ensemble de projets (14 sont prévus d’ici 2020 avec quelques corrections cependant) et projette de faire inscrire Toulouse au patrimoine mondial de l’UNESCO. C’est une excellente idée et on ne peut que se réjouir de cette initiative, mais comme titrait un journal local « on part de très loin ». C’est tellement vrai !
Les projets présentés par M. Busquets s’inscrivent dans cette perspective de demande de classement : création d’axes rayonnant depuis le Capitole vers la Garonne (après les rues Romiguières et Pargaminières, il y aura l’aménagement des rues des Lois, Gambetta et Jean-Suau) ou vers la gare Matabiau (rues Bayard et allées Jean-Jaurès), liaison des deux rives de la Garonne par les rues de Metz et de la République et aménagement plus vivant des quais et des berges, de la place Saint-Pierre, de la place du Salin, la végétalisation de certains axes, ainsi que la mise en valeur et la restauration de quelques monuments.

Parmi les joyaux de notre ville, il y a la basilique Saint-Sernin. C’est la plus vaste église romane au monde, elle possède le plus grand nombre de reliques après la basilique Saint-Pierre de Rome, inscrite au patrimoine mondial de l’UNESCO en 1998 au titre des chemins de Saint-Jacques-de-Compostelle.
On peut se demander si cet édifice qui est pourtant classé « monument historique » fait bien l’objet d’un entretien périodique. Il est insupportable de constater qu’aujourd’hui ce prestigieux monument est jour et nuit cerné par des véhicules en stationnement. Par ailleurs, il est de plus en plus urgent d’en restaurer l’enfeu des comtes de Toulouse et la façade dont une partie est entourée d’un filet qui protège les passants des chutes de pierres, mais qui n’empêche pas l’infiltration des eaux de pluie à l’intérieur de l’édifice.
Avant d’être une basilique, elle a été une abbaye située hors les murs et entourée de nombreux bâtiments, certains fonctionnels (greniers, caves, chais, écuries, etc.) qui permettaient de stocker la dîme récoltée en nature et d’autres nécessaires à la vie monastique : cloître (de mêmes dimensions et sans doute de même qualité que celui de Moissac), plusieurs chapelles, logis de l’abbé, campanile, cimetières, le tout entouré d’un fossé et d’un mur d’enceinte dont il ne subsiste qu’un portail en avant de la porte Miègeville et encore les divers bâtiments hospitaliers qui se sont succédé à proximité. Les substructions de tous ces bâtiments existent encore sous terre et des fouilles devraient permettre de mettre à jour leur emprise au sol et de faire quelques découvertes intéressantes concernant notamment les nécropoles antique et paléochrétienne, les dépendances du collège Saint-Raymond, l’ancien hôpital du Petit Saint-Jacques, etc. La Vil le étant l’unique maître d’ouvrage de la basilique, du musée Saint-Raymond et de l’hôtel Dubarry, cela devrait faciliter la mise en œuvre d’un projet de grande ampleur pour cet ensemble exceptionnel d’édifices.

Des sondages ont été réalisés, mais ce ne sera pas suffisant, ils doivent être suivis de véritables fouilles qui conditionneront l’aménagement futur des lieux el la grande question est de savoir ce que l’on va faire après ces indispensables fouilles pour mettre en valeur ce qui aura été découvert et pour restituer ce qui a été l’abbaye de Saint-Sernin et ses dépendances, ce foyer européen de culture qui a fait et qui fera demain – nous l’espérons – la fierté de Toulouse. Une chance pour la mise en va leur de ce patrimoine que l’on ne peut pas laisser passer (3).

JEAN-PIERRE SUZZONI

(1) Voir « Le Pont-Neuf et les Hôpitaux de Toulouse menacés », L’Auta, numéro spécial, n° 16, octobre 1916, & « La Question du Pont-Neuf et des Hôpitaux de Toulouse », L’Auta, numéro spécial, n° 18, avril 1917.
(2) Il semble qu’un petit tronçon du rempart sera remonté prochainement dans le square De Gaulle.
(3) Avec mes remerciements à MM. Daniel Cazes et Georges Brielle.

 
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Saint-Sernin demain !

Un véritable projet archéologique, muséographique et de mise en valeur pour Saint-Sernin.
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8 dessins pour voir le projet
proposé par la Société Archéologique du Midi de la France.

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Autour de Saint-Sernin de Toulouse : quel projet ?

par Daniel Cazes, président de la S.A.M.F.
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Le 29 juin dernier, une série de panneaux explicatifs, trilingues, a été apposée sur les grilles qui protègent la basilique Saint-Sernin. Leur but semble être l’information des passants sur le monument. Leur lecture montre cependant qu’ils ont été composés pour soutenir le projet de réaménagement des abords de Saint-Sernin élaboré par l’urbaniste catalan Joan Busquets, dont une simple esquisse (fig. 1), répétée deux fois, ouvre et clôt un discours soigneusement mis en page et illustré. Le commanditaire, « Toulouse-Métropole » (municipalités de Toulouse et des villes qui l’entourent), timbre ambitieusement ces panneaux d’un « Toulouse en grand ! », qui laisse attendre une réalisation hors du commun.

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Un projet qui reste à bâtir

Le projet ne paraît en fait pas bien fixé, ni dans son ensemble ni dans ses différentes composantes. La mairie de Toulouse l’a reconnu – « …il s’agit bien d’une esquisse et non d’un projet finalisé… » – tout en rappelant le but poursuivi : « une mise en beauté de la basilique, joyau de notre ville, avec un pavement de la place et un aménagement paysager pour matérialiser l’emplacement de l’ancien cloître. » [1] Nous est donc offerte ici l’une de ces séduisantes images qui veulent nous faire admettre ou vendre quelque alléchante réalisation. Le texte affiché ne révèle ni les intentions exactes de « Toulouse-Métropole » ni celles de l’urbaniste. Il dit seulement que le projet confié à ce dernier est « l’occasion d’apporter un soin particulier à la découverte des vestiges archéologiques ensevelis ». Pour en savoir plus, le passant n’a guère que la possibilité d’analyser la vue graphique.

Que deviendra la place Saint-Raymond, que l’on y voit vaguement plantée de quelques arbres, sans autre chose : la fontaine, par exemple, que l’on y attendrait pour le rafraîchissement des oiseaux et des humains ? Quel sera le sort des grilles et jardins actuels, dont une partie semble avoir disparu sur ce dessin ? Que deviendra le point de vue exceptionnel dominé à l’Est par le chevet de la basilique ? Est-il loisible d’attendre quelque pensée prospective sur l’emplacement de l’ancienne abbaye, au Nord de l’église, devenu un des lieux publics – on n’ose dire place – le plus ingrats du centre ancien de Toulouse ? Sur l’esquisse susdite, un petit carré vert, centré sur une gloriette d’orangers, évoque pauvrement le grand cloître roman disparu, mais ne correspond ni à ses dimensions ni à son implantation. Partout ailleurs, de longs tracés, comme ces hachures dont on barre les croquis, et des alignements d’arbres se distinguant peu de l’existant laissent une impression de vacuité et d’incertitude. Et nous amènent à nous poser la question : où est le projet ?

Ceux qui vivent autour de Saint-Sernin, visitent la basilique et le musée des Antiques, ou réfléchissent un tant soit peu sur l’extraordinaire évolution du site, de l’Empire romain à nos jours, restent sur leur faim. La Société archéologique du Midi de la France a fait part de ses interrogations, en votant, le 17 mars 2015, une motion, envoyée au maire de Toulouse et président de « Toulouse-Métropole », Jean-Luc Moudenc. Elle a aussi constitué en son sein une commission spéciale, qui tient à la disposition de tous, sur son site internet, un dossier alimenté par ses membres, historiens, archéologues, historiens de l’art, architectes. Le « Collectif Sauvegarde Saint-Sernin » , formé de bénévoles qui accueillent les visiteurs de la basilique et d’habitants du quartier, a lancé le 21 juillet une pétition, diffusée par « change.org » : « Pour la valorisation de la place Saint-Sernin de Toulouse et la sauvegarde de son site archéologique millénaire. » Au mois d’août, elle avait déjà recueilli plus de neuf cents signatures, souvent assorties de commentaires qui montrent l’intérêt, en France et dans le monde, pour Saint-Sernin et son site. Une pétition complémentaire, sur papier, a aussi rassemblé plusieurs centaines de soutiens. C’est donc que ce projet suscite incompréhension, méfiance et désir d’éclaircissement.

Résoudre tous les problèmes, mais avec un cap bien défini

Pourquoi réaménager les abords de Saint-Sernin ? S’agit-il seulement de renouveler une voie publique vieillissante et d’en revoir le mode d’utilisation ? La croissance de la métropole et l’augmentation du tourisme mondial – un phénomène de société qui marque déjà et concernera toujours plus notre siècle – font qu’il devient indispensable d’adapter les abords de Saint-Sernin à toutes les demandes. Ces attentes, aujourd’hui mal ou pas du tout satisfaites, sont plus nombreuses qu’on ne le croirait : culte catholique, mariages, obsèques, prière et méditation ; éducation, culture, tourisme ; étude, conservation, entretien et restauration du patrimoine ; grand orgue Cavaillé-Coll, musique, concerts ; promenade, repos ; véhicules (urgences, riverains, livraisons…) ; animaux ; espaces verts ; eau et hygiène ; marchés, activités, droits de place ; vie professionnelle et commerciale ; nettoyage et ordures ; accès pour tous, sécurité et éclairage. C’est donc bien le moment de repenser tout cela, et il ne s’agit pas que d’un problème de voie publique. Le lecteur se rendra compte de la complexité du tout.

Cependant, il est une chose sur laquelle l’on devra s’entendre. Au sein d’une ville de quelque 12000 hectares et d’une agglomération plus étendue encore, ce qui permet tout de même de faire tout ce que l’on veut, la fonction principale des abords de Saint-Sernin doit rester patrimoniale. Parce qu’il n’y a qu’un Saint-Sernin sur notre planète et que Toulouse a le privilège de le posséder. C’est un atout-maître, mais qui engendre respect et obligations. Saint-Sernin est le monument majeur de la ville. Son statut de Monument Historique de la France lui fut octroyé par l’État dès 1838, celui de basilique mineure par le Vatican en 1878, avant que l’UNESCO ne l’associe en 1998 à son Patrimoine Mondial au titre de son appartenance aux chemins de Saint-Jacques de Compostelle.

Pour un « Grand Saint-Sernin » original et ambitieux

Il faut réinscrire pleinement le monument dans son contexte signifiant et lui redonner ainsi toute sa valeur. Pour cela, cessons de l’isoler dans un environnement urbain fabriqué en fonction de normes étrangères à l’esprit du lieu, qu’elles soient dictées par l’urbanisme du XIXe siècle (d’ailleurs partiellement suivi ici) ou par le « tout granit » inséparable d’un mobilier banal et déjà vu. Il est urgent de trouver autre chose, qui soit spécifique de Saint-Sernin et plus imaginatif. Il n’y a d’autre option que de commencer par une fouille archéologique programmée complète des abords de la basilique, qui n’a rien à voir avec les sondages rapides et peu profonds que l’on vient de faire. Elle donnera les orientations indispensables à la mise en place du projet. Cela veut dire accepter d’emblée l’idée que les découvertes, ne seraient-ce que les fondations des bâtiments historiques disparus, guideront les tracés des futurs aménagements, comme autant de lignes conductrices vers le sens de la basilique qui s’élevait autrefois au milieu de ceux-ci. Une telle démarche est fondamentalement différente du placage d’un revêtement moderne sur une superposition de vestiges dont on ne veut rien savoir. Et comme, avant d’entreprendre cette fouille, la documentation existante permet de repérer quelques points forts, il est permis d’avancer déjà des propositions.

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Les terrains où s’élevaient l’abbaye et le cloître de Saint-Sernin (fig. 2) devraient être affectés à un jardin public des vestiges. L’aire complète du cloître en serait la zone la plus ouverte, comme elle l’était lors de l’édification de l’église. Le sinistre terrain aujourd’hui bien vide au débouché de la rue Gatien-Arnoult, où se dressaient autrefois plusieurs constructions abbatiales, devrait être réservé au musée de l’œuvre de Saint-Sernin, dont l’idée existe depuis 1988. Tout cela formerait, avec la basilique et l’emplacement de ses cimetières (où l’on attend un traitement végétal et paysager), une « unité fonctionnelle » dont l’activité, religieuse, éducative et touristique, serait ainsi grandement améliorée. Quant au musée de l’œuvre, indispensable pour l’accueil et l’information des visiteurs, il est un défi extraordinaire à relever pour Toulouse. Comme il est, pour un architecte de notre temps, un appel à une création de premier plan, dialoguant en beauté avec un monument-clef de l’Europe méridionale.

Un grand projet qui intègre tout l’environnement de Saint-Sernin

Il en va différemment de ce qui est à l’ouest de Saint-Sernin, où tout s’organise autour de la place Saint-Raymond (fig. 3), centre de gravité secondaire. Là, l’évolution des XIXe et XXe siècles a concerné deux autres monuments, mineurs certes par rapport à la basilique, mais d’un intérêt complémentaire : l’ancien collège universitaire Saint-Raymond et l’hôtel Dubarry. Le second, avec son parc, a été absorbé par le lycée Saint-Sernin. Il mérite une ouverture permanente au public, en raison de sa valeur pour la connaissance du Siècle des Lumières à Toulouse, des surfaces d’exposition qu’il offre et de sa situation au sein du pôle patrimonial et touristique de Saint-Sernin. Cette dernière considération vaut aussi pour le musée des Antiques de Toulouse, installé dans le bâtiment subsistant du collège Saint-Raymond.

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Mais, là, une adaptation aux temps présents a déjà été amorcée entre 1996 et 1999, avec la réalisation d’une première phase de réaménagement du musée. La phase suivante, une extension souterraine, déjà pensée dans un programme muséographique global dès les années 1990, tarde trop à être réalisée. Elle est pourtant un besoin vital pour ce musée et le pôle précédemment cité. L’idée forte pour le maintien des collections d’Antiques à proximité de la basilique Saint-Sernin est que cette dernière constitue aussi un formidable « ascenseur » pour remonter le temps, jusqu’à l’Empire romain, dont ce musée conserve un ensemble de sculptures parmi les plus importants du monde. Cette relation, judicieusement pressentie dès 1949 par Robert Mesuret et la Direction des Musées de France, est originale, positive et signifiante. Le musée, deuxième « moteur » de l’ensemble, en constitue la deuxième « unité fonctionnelle ». Après une fouille archéologique programmée intégrale de la place Saint-Raymond, il doit en investir le sous-sol. Nous avions même suggéré que ce parcours souterrain le mette en relation avec l’hôtel Dubarry. Une réflexion sur les différentes utilisations de ce dernier avait été poussée assez loin, avec les enseignants du lycée, leur proviseur Joël Olive, et la Région Midi-Pyrénées. C’est, de toute façon, cette complémentarité qu’il faut rechercher, de part et d’autre de la place Saint-Raymond, bien distinctement du musée de l’œuvre, qui a son lien avec l’abbaye disparue et la basilique.

Un « Grand Saint-Sernin » ne peut donc faire l’économie d’un projet d’ensemble, raisonné, planifié, volontaire, avant la moindre réalisation. C’est dire combien il faut éviter le coup par coup. L’ensemble doit être mené à terme dans la continuité – trop longuement interrompue depuis les derniers travaux de la basilique et du musée : quinze ans perdus… –, phase après phase, celles-ci étant parfaitement articulées. Toute l’utilité publique est là, y compris la maîtrise financière et le succès.

Daniel Cazes,
président de la Société Archéologique du Midi de la France
16 septembre 2015

 
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Autour de Saint-Sernin de Toulouse : quel projet ?

Motion adoptée par la Société Archéologique du Midi de la France
dans sa séance du 17 mars 2015

La Société archéologique du Midi de la France se réjouit du projet de la Mairie de Toulouse, sur proposition de son premier magistrat, monsieur Jean-Luc Moudenc, de réaménager complètement les places saint-Raymond et Saint-Sernin, et, de ce fait, de mettre dignement en valeur la célèbre église romane de renommée internationale qui s’y trouve. Monument majeur de la ville restauré des années 1960 à 1990 sous la direction des architectes Sylvain Stym-Popper et Yves Boiret, il est classé par l’UNESCO, depuis 1998, au patrimoine mondial de l’humanité. Un tel projet, qui mettra la ville de Toulouse sous le regard et au diapason des plus grandes villes françaises et étrangères en matière de politique patrimoniale, honore la nouvelle municipalité.

La Société archéologique affirme qu’il est du plus haut intérêt pour Toulouse, notre pays et l’ensemble de l’Union européenne, de faire précéder l’élaboration et l’adoption de tout projet urbain autour de cet édifice de fouilles archéologiques. Seules ces dernières permettront de révéler, sauvegarder, présenter tout vestige significatif de l’histoire, de l’art, des constructions et aménagements qui se sont succédé en ce haut-lieu de Toulouse depuis l’Antiquité, et dont les découvertes réalisées dans le sous-sol du Musée Saint-Raymond ont déjà révélé au public l’extraordinaire richesse.
L’expérience montre que ce type d’investigations, loin de figer la créativité des concepteurs, est susceptible de nourrir la qualité et l’originalité du résultat.

Autour du foyer culturel européen que fut Saint-Sernin, elles permettront de consolider l’identité de notre ville par son enracinement dans son histoire pluriséculaire qui s’étend de l’Antiquité aux satellites. Il faut rappeler que l’église conserve des cartes du ciel peintes au XIIIe siècle sur ses murs.

Pour mettre en œuvre un projet cohérent sur l’ensemble du site, la Ville a la chance de maîtriser l’espace public et d’être propriétaire des monuments de premier plan qui l’environnent :
– le Musée Saint-Raymond, dont le site archéologique serait le prolongement naturel,
– l’Hôtel Dubarry qui attend depuis longtemps son ouverture au public,
– la basilique Saint-Sernin qui nécessite des travaux urgents à réaliser au massif occidental et dans l’enfeu des comtes de Toulouse, dans la suite logique de la politique de valorisation du patrimoine toulousain brillamment amorcée par l’atelier de restauration de la Ville lors de l’exemplaire réhabilitation de la porte Miègeville.
Dans le cadre de ce grand dessein, il ne serait guère concevable de ne pas mettre en valeur les espaces et vestiges de l’ancienne abbaye de Saint-Sernin, organisés autour d’un des plus grands cloîtres romans connus en Europe, et de ne pas reprendre la réflexion sur un musée de l’œuvre à construire sur le terrain disponible au débouché de la rue Gatien-Arnoult.

Forte de son savoir-faire et de la somme des connaissances dont elle est dépositaire, la Société archéologique du Midi de la France est à la disposition de la Mairie de Toulouse pour l’accompagner dans cette tâche exaltante qui confirmerait notre ville à la place de capitale culturelle et économique qu’elle est en droit d’occuper naturellement.

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